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Correspondance de Claude Jutra et François Truffaut (inédite)

 

Cette correspondance, dont nous publions à cette occasion un choix de lettres, est l'histoire d'une amitié. Les deux jeunes cinéastes — Jutra a vingt-sept ans et Truffaut, vingt-cinq — se rencontrèrent aux Journées internationales du film de court-métrage de Tours (France) en novembre 1957 où ils présentèrent respectivement Il était une chaise et Les Mistons à la soirée de clôture. Présent à ces projections tourangelles, le critique Louis Marcorelles encense les deux films et rapporte cette phrase : « Truffaut, comme me le disait Claude Jutra, a su tourner une œuvre digne de ses choix de critique. Ce n'est pas peu. » [1] Jutra et Truffaut se recroisèrent au Festival mondial du film de Bruxelles où Truffaut gagna le Prix de la mise en scène en 1958. Avec le coréalisateur du film, le grand Norman McLaren, Jutra est alors interrogé par Judith Jasmin. Jury à Tours, André Bazin est envoyé à Bruxelles par les Cahiers du Cinéma où il y va de son appréciation : « La Chaise que j'ai revue à cette occasion m'est apparue, à la seconde vision, encore plus admirable qu'à la première. » [2]

     Les situations de Jutra et Truffaut étaient alors fort différentes. Pionnier de ce qui deviendra l'Équipe française de l'Office national du film du Canada (ONF), Jutra avait déjà réalisé plusieurs courts et un film pour la télévision (Les Mains nettes, 1958), mais il était inconnu en dehors du Québec. Critique redouté des Cahiers jaunes, connu des cinéphiles du monde entier, Truffaut n'en était qu'à son premier essai comme metteur en scène.

     Partageant de profondes affinités, et une même envie d'en découdre avec le cinéma connu, ils durent prêter un œil attentif au travail de l'autre. De son premier court intitulé Le Dément du lac Jean-Jeunes (1948) jusqu'à La Dame en couleurs (1985) en passant par Mon oncle Antoine (1971), le Québécois est par excellence le cinéaste de l'enfance filmée sans mièvrerie et il dût reconnaître dans le cinéaste des Mistons un frère en cinéma (avec Jean Vigo en père putatif). Les deux se rejoignent également dans leur rapport étroit à la littérature (qui se traduit entres autres par la présence de La Recherche de l'absolu de Balzac dans Les Quatre Cents Coups et d'À la recherche du temps perdu dans À tout prendre [3]), ainsi que dans un mélange singulier de réalisme et de fantaisie. Nominé aux Oscar, Il était une chaise était le premier chef-d'œuvre de Jutra qui y figure un Charlot plongé dans l'univers de Méliès. McLaren venait de faire Blinkity Blank deux ans plus tôt, film d'animation qui avait gagné la Palme d'Or du court métrage à Cannes et soulevé l'admiration élogieuse de Truffaut [4], qui devait surveiller la suite avec impatience.

     Si Jutra connaissait déjà le jeune turc de la critique, aux idées fortes et acérées, lors de leur première rencontre il semble avoir été touché par l'inquiétude et la fragilité de l'artiste. À cette époque, le futur auteur d'À tout prendre (1963) découvre sa bisexualité — il faut peser ce que cela voulait dire dans le Montréal catholique de l'époque duplessiste — et il semble avoir eu un coup de foudre pour son « cher François ». Avec son élégance coutumière pouvant à première vue passer pour de la distance, Truffaut lui répond en lui transmettant les meilleurs souvenirs de sa femme Madeleine, mais ce déphasage des sentiments ne les empêchera pas de partager une amitié soutenue pendant plus d'une décennie jusqu'au moment où, dans les années 1970, ils semblent s'éloigner, tout à leur vie et carrière respectives. On peut les voir ici alors que Jutra interroge Truffaut sur le cinéma canadien en 1961.

     En 1957-60, Jutra passe plusieurs fois par Paris (il faut voir ici une entrevue parisienne de Radio-Canada), notamment pour son travail avec Jean Rouch. Fort de son succès des Quatre Cents Coups, Truffaut lui propose de produire Anna la bonne (1961), court métrage avec Marianne Oswald, adapté d'un poème de Jean Cocteau. L'aventure fut laborieuse et le film, une demi-réussite, mais Truffaut estima assez le résultat pour le présenter en première partie de La Peau douce (1964). Cette dernière œuvre fut l'occasion pour Jutra d'une lettre superbe où il devine les tourments de son ami à la vue de ce film avec Françoise Dorléac. Il lui parle d'À tout prendre où Truffaut apparaît en caméo (Johanne lui demande de faire la locomotive comme dans Jules et Jim). « Ce n'est pas un hasard que vous y figurez. Victor Désy a déniché un texte de vous, publié dans Arts en 1957, où vous définissez le Cinéma de demain. C'est quasiment une description de mon film.», lui écrit Jutra.

Truffaut fait la locomotive dans À tout prendre de Claude Jutra (1963)

 

     La présente publication s'inscrit dans notre projet d'édition de la correspondance québécoise de François Truffaut, dans laquelle Jutra tient un grand rôle. Nous voudrions en profiter pour remercier vivement Madeleine Morgenstern et les filles de François Truffaut, Eva, Joséphine et Laura, pour leur confiance; Michel Jutras, pour son autorisation à publier les lettres de son frère; François Gauvin et Christian Braën, pour leurs conseils judicieux; ainsi que les archivistes Régis Robert et Valdo Kneubühler de la Bibliothèque du Film (Paris) et Linda Marquis et Claude Cantin du Service des archives de l'UQAM (Montréal) pour leur professionnalisme et leur complaisance à notre égard. Par souci de lisibilité, nous avons corrigé les coquilles et uniformisé la présentation, tout en laissant les licences qui nous sont apparues significatives. — Jean-Pierre Sirois-Trahan et Thomas Carrier-Lafleur

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***

Boucherville 22 sept. 58

     Cher François Truffaut,

     Je vous envoie un fragment d'une lettre inachevée, commencée il y a très longtemps.

     En le relisant, je l'ai trouvé si fou que j'ai voulu le déchirer. Puis je me suis ravisé en me disant qu'il était peut-être bon que vous me connaissiez aussi fou que je puis l'être.

     (Ceci n'est pas dit pour atténuer les sentiments que je vous y exprime).

     Bien que j'eusse été convoqué d'urgence, par l'Office du Film, en juin dernier, je n'ai pas impressionné une seule image de pellicule depuis. C'est de la démence. Nous sommes des dizaines de types à ne rien faire. Personnellement, j'ai opté pour la passivité. Je ne cherche plus à enfoncer leurs portes. Elles donnent sur des pièces vides. Je me contente de recueillir mon salaire, et je m'exprime ailleurs, tout en augmentant mes revenus. (J'écris des textes et fais des apparitions à la télévision) [5]. J'espère ainsi me ramasser un petit montant qui me permettra de tourner un film d'amateur à Paris [6]. Quel métier!

     Ayant la parole coupée sur le plan cinématographique, je me libère en écrivant. (La littérature me sert alors non pas de débouché mais de sous-pape [sic]). Auriez-vous objection à ce que je soumette à votre critique et à vos conseils, quelques-unes des courtes nouvelles que j'ai commises? J'ai beaucoup confiance en vous.

     Ça y est, je vous mets à contribution. Je voulais pourtant que cette lettre ne soit qu'un témoignage d'amitié. Si la demande que j'y insère vous ennuie le moindrement, veuillez n'en pas tenir compte.

     J'ai été enthousiasmé par votre récit du tournage du film de Rivette [7]. Je voudrais être à Paris pour me mettre à sa disposition et partager très humblement cette aventure. Que tout cela est loin du rond-de-cuirisme où je suis forcé de croupir. Mais je compte prendre ma revanche, bientôt, chez vous.

     Mon plus amical souvenir à Madame Truffaut, ainsi qu'à vos camarades d'Arts et des Cahiers [8].

Sincèrement vôtre –

Claudejutra.

Office national du film – C.P. 6, 100, Montréal, Canada.

[Lettre jointe à la précédente :]

Montréal 3 juillet 58

     Cher ami,

     Ah! quel prix votre amitié!

     Et quelle découverte, au bord des rocs hérissés, que votre inquiétude!

     Votre présence, si brièvement partagée, me fut un pont tendu de votre misère à la mienne.

__________________

     Toutes les lamentations que je voudrais exprimer...!

__________________

     Mais gardons notre éloquence pour des plaidoyers plus glorieux. Pérorer à huis clos, c'est s'abîmer. C'est accabler aussi les compagnons d'exiguïté.

     Paix à vous!(1) Que mes gestes exacerbés n'encombrent pas les girations qui sont vôtres!

__________________

     Ma gorge est ravagée par l'âcreté des saveurs du retour.

__________________

     Un désert en vaut un autre, peut-être. Mais les déserts qui passent sont moins accablants que ceux où l'on stagne. Je ne veux pas mourir lentement sur place. Et c'est ce qu'ici je me regarde faire.

__________________

     On a le destin que l'on mérite, n'est-ce pas? Ah quel mauvais élève je suis. Je passe non seulement mes jeudis mais mes dimanches et mes nuits sous l'œil d'un pion que j'ignore et que je maudis.

__________________

     Je vous revois, noir et petit, les dents trop longues, les ongles trop courts, et le regard de quatorze heures à midi. Vous dont les arrogantes affirmations m'avaient transfixé depuis Paris jusqu'à ici, par le truchement de l'imprimerie, je vous ai découvert au creux d'un nid, parmi les misères et les interrogations qui m'avaient (me semblait-il) anéanti!

     Merci. Merci à l'image contemplée, d'être aussi simple, aussi fragile, aussi tourmentée, que celui qui s'interroge, au loin, tout seul, devant vos arrogances, devant vos exigences qui ont ceci de fort : d'être bien exprimées et véhiculées sur du papier de première qualité.

.....etc.... C. J.

(1) Parole endossée par Sa Sainteté Pie XII!

***

Paris, le 5 novembre 1958

Monsieur Claude JUTRA

OFFICE NATIONAL DU FILM

C.P. 6.100

MONTRÉAL Canada

 

     Mon cher Claude,

     Pardonnez-moi de ne pas avoir répondu à votre si gentille lettre.

     Je commence dans trois jours à tourner Les Quatre Cents Coups [9], et je vous raconterai toutes mes aventures dans dix semaines.

     Meilleur souvenir de Madeleine et toutes mes amitiés,

François TRUFFAUT

***

[Carte postale, avec vue de Montréal :]

Boucherville

12 novembre 58

     Cher François Truffaut,

     Merci pour votre mot. Je suis enthousiasmé à l'idée que vous commencez un nouveau film. Les 400 Coups[,] le titre est très prometteur. Je vous prodigue le souhait traditionnel : « M.... » Quand à votre lettre que vous me promettez pour dans 10 semaines, inutile de l'écrire car je serai à Paris pour recueillir votre récit de vive voix. J'ai très hâte de vous revoir. Mes amitiés à Madeleine et à tous vos camarades.

     Amicalement,

Cl. Jutra

10, rue Hamelin (16e)

***

Jeudi 13 février 59

44, rue Gabriel-Péri

La Courneuve (Seine)

     Cher François Truffaut,

     Puisque me voici de retour, j'aimerais beaucoup vous revoir, si vos loisirs vous le permettent.

     Je suis très libre de mon temps, du moins jusqu'au début de mars, où je compte partir en voyage. Je vous invite donc à déjeuner ou à dîner, avec Mme Truffaut, dans ma modeste mais sympathique retraite de La Courneuve. Mais je sais que cela est très loin, et s'il vous convient mieux de me rencontrer à Paris, je suis à votre disposition. Donc, mettez-moi un mot, et dites-moi ce qui vous arrange. Précisez un lieu, une date et une heure, ou bien un numéro de téléphone.

     Si vous me disiez qu'il vous est possible de venir chez moi, je vous donnerais des renseignements supplémentaires sur la façon de vous y rendre.

     Dans le très vif espoir de vous revoir très bientôt

Claudejutra

***

de Paris, ce 16 février [1959]

     Cher Claude,

     Votre lettre arrive à point car j'avais téléphoné à Martin [10] deux jours avant pour lui demander votre adresse — qu'il ignorait d'ailleurs.

     Depuis votre derrière soirée parisienne avec nous, plusieurs évènements : la mort d'André Bazin [11] qui avait vraiment été mon père adoptif et, tout récemment la naissance de notre fille Laura; c'est pourquoi nous vous demanderons de venir dîner chez nous plutôt que d'aller, nous, à La Courneuve.

     Tout la journée je suis au montage mais en appelant le matin chez nous : ETOILE 81-89 vous conviendrez, avec Madeleine, d'un soir où vous êtes libre.

     J'ai hâte de voir votre film sur Félix Leclerc; l'avez-vous amené à Paris [12]?

     Je voulais vous écrire après votre admirable article sur La Chaise dans Cinéma 58 combien j'aurai préféré le lire dans Les Cahiers [13]!

amiamiamiami

ftruffaut

***

Jeudi

[mot illisible, peut-être février] [1959?]

     Mon cher Claude,

     Notre dîner de vendredi soir est reporté au lendemain samedi, même heure; j'espère que c'est possible pour vous; il y aura aussi deux invités, amis de ma femme et admirateurs de La Chaise.

     Vendredi soir, Jean Renoir m'a invité à déjeuner sur l'herbe après dîner donc [sic], je suis sûr que vous me pardonnez ce changement de programme,

     téléphonez-nous dès réception de ce mot, mille amitiés et aussi à FELIX,

françois truffaut

***

[Carte postale avec un portrait d'Anouk Aimée (Studio Harcourt) :]

Avril 59 [le 17 selon le tampon postal]

François Truffaut

27, rue St-Ferdinand

Paris XVII

FRANCE

     À l'anti-touriste que vous êtes voilà la carte que j'envoie d'Abidjan. C'est un des [plus] jolis paysages que je connaisse.

     J'habite Treichville. J'ai rencontré madame Rouch et bientôt son époux [14].

     Voyage excellent.

     Amitiés à Madeleine et à Laura.

Très amicalement – Claude

***

44, rue Gabriel-Péri

La Courneuve (Seine)

1er juillet 1959

     Cher François,

     Madeleine vous a sans doute dit que j'avais tenté de vous joindre par téléphone. Quand vous lirez cette lettre, je serai peut-être en Provence pas loin de vous, mais je ne cherche pas à violer cette solitude dont vous devez être avide à présent.

     Je me réjouis et je vous félicite de votre fulgurant succès. Mais je le regrette malgré moi en pensant à notre amitié, non pas que je croie un seul instant que cela ait pu changer vos sentiments, mais quoi qu'il dise et quoi qu'il fasse, l'homme qui a du succès est un homme sollicité et dont les intérêts s'élargissent [15].

    Les 400 Coups m'ont fait pleurer, et au second visionnement ils ont provoqué mon admiration. Je vous ferai part des résultats du troisième. Je peux vous dire déjà que c'est un heureux mélange de tripes et de cerveau.

     Je m'apprête à voyager de nouveau. Je vous téléphonerai dès mon retour. Jusqu'à ce que je vous aie. Il faut quand même que je vous remette ce souvenir que je vous aie ramené d'Afrique.

     Avec mon admiration et ma plus profonde affection —

Claude

***

de St-Paul, ce 12 juillet [1959]

     Mon cher Claude,

     Nous sommes ici, à la Colombe d'Or — St-Paul-de-Vence — jusqu'à la fin juillet puis ensuite à Paris; venez nous voir ici ou à Paris dès que possible.

     amitiés de nous

     deux à vous seul,

truffaut

Tél. : le 2 à St-Paul-de-Vence.

***

Vienne

3 août 59

     Cher François,

     Ma parole se sent dans votre oreille comme une clef dans une serrure. Je ne sais quelles portes s'en ouvriront, mais l'espoir est déjà béant.

     Je suis en voyage avec mon père où j'ai repris mon ancien rôle de toubib pour assister avec lui à un congrès de radiologie à Munich.

     Je vous fais signe dès mon retour à Paris. Toutes mes amitiés à Madeleine.

     Sincèrement vôtre

jutra

***

de St-Paul, ce vendredi [fin?] septembre 1959

     Mon cher Claude,

     Ce sera sûrement un beau film. À lire il est + triste que drôle mais, vous connaissant, je suis certain qu'il sera réussi, c.-à-d. autant l'un que l'autre [16].

     Nous en parlerons qd je rentrerai, ds une huitaine; d'ici là, je l'aurai relu + attentivement.

     Je peine comme un perdu sur ce pianiste à la dérive [17].

     Si Mac Laren [18] aimait Les Mistons, je lui échangerais volontiers une copie contre La chaise, Blinkity Blank et Bas voisins [19] en 16 mm!!!! Qu'en pensez-vous et seriez-vous l'intermédiaire?

     grandes amitiés de

ftruffaut

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Paris, le 14 octobre 1959

Monsieur et Madame F. Truffaut

27, rue St Ferdinand

Paris 17e

     Chers Amis,

     Je suis tombé victime d'une indigestion qui s'est aggravée d'une façon inattendue, si bien que me voilà à l'Hôpital St Antoine (Pavillon [franchi?] — salle Mathé).

     Ne vous inquiétez donc pas de mon silence.

     Je vous ferai signe dès ma sortie.

     En toute amitié.

pour Claude Jutra

Me de [Lamy?]

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ce 14 oct. [1959] [20]

     Cher Claude,

     Je quitte Paris pour une huitaine : Allemagne et Angleterre[.] Sortie 400 Coups.

     Dès le 27, téléphonez-moi à mon nouveau numéro (mais ne le donnez pas à vos amis comédiens!) ETO : 81-82 ou encore ici, au bureau.

     Nous parlerons de Aux armes citoyens [21] que je commence à bien connaître;

     amitiés de tous les 2 à vous seul,

françois

***

Paris, le 3 mai 1960

CONSEILS DES ARTS DU CANADA

140, rue Wellington

OTTAWA

     Messieurs,

     Mon ami, Claude JUTRA, me dit qu'il sollicite une bourse d'études du Conseil des Arts du Canada. Je m'empresse de le recommander à votre bienveillante considération.

     Je le connais depuis deux ans, j'ai vu plusieurs de ses films, et j'estime vivement son talent.

     Je n'ai pas hésité à lui confier la réalisation du film Anna la bonne d'après l'œuvre de Jean COCTEAU, interprété pas Madame Marianne OSWALD.

     Pour moi, il ne fait aucun doute que Claude JUTRA mérite qu'on l'aide, et je pense qu'une prolongation de son séjour à Paris donnera lieu à des travaux du plus haut intérêt.

     Veuillez agréer, Messieurs, l'expression de mes sentiments les plus distingués.

François TRUFFAUT

***

Paris, le 1er août 64

     Cher François,

     Je désespère de [ne] jamais plus vous voir, et je désespère aussi que vous ne voyiez jamais mon film. J'y tiens tellement pourtant. Ce n'est pas par hasard que vous y figurez. Récemment, Victor Désy [22] a déniché un texte de vous, publié dans Art [sic] en 1957, où vous définissez le Cinéma de demain. C'est quasiment une description de mon film [23].

     À Karlovy Vary j'ai vu La Peau douce qui m'a beaucoup plus : mille inventions, mille observations qui font mouche. Une histoire à laquelle j'ai cru et qui m'a captivé jusqu'à la fin. Mais par opposition à vos autres films, j'ai trouvé bien tristes tous vos personnages. En tant qu'ami, cette vague amertume que le film exhale m'a fait un peu de peine, puisque je sais que vos films ressemblent exactement à vous, au moment où vous les faites [24]. J'espère ainsi que le prochain sera joyeux.

     Faut-il enfin croire les rumeurs qui nous promettent depuis longtemps que c'est au Canada que vous le ferez?

     Si par bonheur vous rentriez à Paris plus tôt que prévu, je vous signale que À tout prendre sera projeté à Paris, à Publicis, lundi le trois août, à 18 heures 30. Quelle belle surprise que de vous y voir.

     À bientôt, donc (il le faut). À Paris, à Montréal ou bien... par lettre.

     En toute amitié,

Claudejutra

 

P.-S. Monsieur Berbert [25] me dit qu'Anna passe avec votre film. Enfin. J'espère qu'il fera ses frais.

Bis. Vous aurez trouvé sans doute, une enveloppe de photos que je vous ai rapportée de Tchécoslovaquie de la part de Jaromil Jires [26].

Johanne Harrelle et François Truffaut dans À tout prendre (1963)

 

Notes

[1] Louis Marcorelles, « Tours 1957 », Cahiers du Cinéma, no 79, janv. 1958, p. 25-27.

[2] André Bazin, « Bruxelles 1958. Le festival mondial du film », Cahiers du Cinéma, no 85, juillet 1958, p. 55-59.

[3] Sur À tout prendre, cf. Jean-Pierre Sirois-Trahan, « Le devenir-québécois chez Claude Jutra. Autofiction, politique de l'intime et le je comme faux raccords », Nouvelles « vues » sur le cinéma québécois, no 11, automne 2010, en ligne au : www.nouvellesvues.ulaval.ca/no-11-des-lieux-communs/ (consulté le 9 mai 2013); Thomas Carrier-Lafleur, Une philosophie du « temps à l'état pur ». L'autofiction chez Proust et Jutra, Paris/Québec, Librairie philosophique J. Vrin/Presses de l'Université Laval, 2010, 215 p.

[4] François Truffaut, « Blinkity Blank » (article de 1957), dans Les Films de ma vie, Paris, Flammarion, 1975, p. 282.

[5] Jutra écrivait des nouvelles et des poèmes. Il travaillait également à cette époque à la télévision de Radio-Canada comme scénariste, acteur ou réalisateur.

[6] Ce sera Anna la bonne (1961), produit par Truffaut.

[7] Il s'agit d'un articulet méconnu de François Truffaut sur le tournage de Paris nous appartient de Jacques Rivette (sorti en 1961) : « Photo du mois », Cahiers du Cinéma, no 88, oct. 1958, p. 49.

[8] Truffaut publiait des articles aux Cahiers du Cinéma, mais aussi à l'hebdomadaire Arts.

[9] Il commença le tournage des Quatre Cents Coups le 10 novembre 1958, cinq jours plus tard donc.

[10] Fort probablement André Martin, critique des Cahiers et spécialiste du cinéma de Norman McClaren.

[11] André Bazin meurt d'une leucémie dans la nuit du 10 au 11 novembre 1958, à la fin de la journée qui a vu naître les premiers plans des Quatre Cents Coups.

[12] Félix Leclerc, troubadour, de Claude Jutra (1958). Truffaut utilisera la chanson « Dialogue d'amoureux » (1951) de Félix Leclerc (en duo avec Lucienne Vernay) dans Tirez sur le pianiste (1960) à un moment-clé du récit.

[13] Claude Jutra, « Journal d'une chaise », Cinéma 58, no 32, déc.-janv. 1958-1959, p. 54-66. Cet article sera publié dans le prochain numéro de Nouvelles Vues. Le souhait de Truffaut sera réalisé, car le prochain texte de Jutra, « En courant derrière Rouch », sera publié dans les Cahiers (cf. note suivante).

[14] Il raconte son arrivée à Abidjan dans « En courant derrière Rouch (I) », Cahiers du Cinéma, no 113, nov. 1960, p. 33-34. Jutra a pris un billet pour la Côte d'Ivoire après avoir vu Moi, un Noir (Treichville) à Paris.

[15] Les Quatre Cents Coups fut un triomphe à Cannes, le 4 mai 1959. Jutra avait à la fois tort (Truffaut profitera du succès de son film pour produire son ami) et raison (leurs carrières finirent par les éloigner).

[16] Nous avons conservé l'écriture télégraphique de cette lettre.

[17] Tirez sur le pianiste.

[18] Norman McLaren (1914-1987), cinéaste québécois d'origine écossaise.

[19] Voisins de McLaren (1952).

[20] Comme dans Jules et Jim, les deux lettres du 14 octobre semblent s'être croisées en chemin.

[21] Probablement un projet de Claude Jutra.

[22] Victor Désy (né en 1932) est l'un des acteurs principaux d'À tout prendre et un grand ami de Jutra.

[23] En effet, on peut difficilement trouver une meilleure description d'À tout prendre : « Le film de demain m'apparaît donc plus personnel encore qu'un roman, individuel et autobiographique comme une confession ou comme un journal intime. Les jeunes cinéastes s'exprimeront à la première personne et nous raconteront ce qui leur est arrivé : cela pourra être l'histoire de leur premier amour ou du plus récent […] Le film de demain ressemblera à celui qui l'a tourné et le nombre de spectateurs sera proportionnel au nombre d'amis que possède le cinéaste. Le film de demain sera un acte d'amour. » (François Truffaut, « Vous êtes tous témoins dans ce procès. Le cinéma français crève sous les fausses légendes », Arts, Paris, 15 mai 1957, reproduit dans Le Plaisir des yeux, Paris, Cahiers du Cinéma, 1987, p. 223-224).

[24] Cette phrase fut citée dans Antoine de Baecque et Serge Toubiana, François Truffaut, Paris, Gallimard, coll. « Biographies », 1996, p. 302. Les biographes en attestent la justesse.

[25] Homme de confiance du cinéaste, Marcel Berbert était le producteur des Films du Carrosse, la société de production de Truffaut.

[26] Jaromir Jires (1935-2001), réalisateur de la nouvelle vague tchèque.