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Isabelle Lacroix et Karine Prémont (dir.), D’Asimov À Star Wars, Représentations politiques dans la science-fiction, Québec, Presses de l’Université du Québec, 2016.

ALICE RAY

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Quasi impossible à définir, le genre de la science-fiction est vaste et aborde des questions diverses. Tous les aspects et toutes les subtilités du genre ne se retrouvent jamais dans les définitions proposées : une facette se perd toujours dans cette tentative vaine de cloisonner un genre qui ne demande qu’à s’étendre au-delà de ses propres frontières : « la science-fiction n’est pas une chose unique. C’est plutôt toute une somme de choses […] qui sont tressées ensemble en une variété infinie de combinaisons » (Kincaid, cité par Rieder). L'ouvrage d'Isabelle Lacroix et de Karine Prémont, D’Asimov à Star Wars, Représentations politiques dans la science-fiction, tire peu profit des champs du savoir associés de près au cinéma, comme son titre l'indique, mais il permet de se faire une conception élargie de la science-fiction.

     Il existe un élément central que l’on retrouve dans la plupart des définitions de la science-fiction : elle agit comme un laboratoire du changement social. Prenant l’humain comme sujet d’étude, le plaçant dans divers contextes — qu'il fasse la découverte de l’Autre (extraterrestre, mutant, etc.), d’une technique ou d’une science, ou qu'il soit aux prises avec un changement politique, une guerre, une invasion, etc. —, la science-fiction « est la recherche d’une définition de l’homme et de son statut dans l’univers » (Aldiss, p. 8). Les domaines qu'elle explore et les outils qu’elle utilise sont variés et en constante expansion. Néanmoins, cette volonté de placer l’être humain au centre du questionnement, de le mettre dans des situations inédites est commune à toutes les œuvres de la science-fiction. Celle-ci est alors envisagée « comme une exploration : [...] elle peut devenir porteuse de réflexivité collective » (Rumpala, p. 111).

     Les œuvres de science-fiction nous parlent presque toujours de politique au sens large. L’ouvrage collectif D’Asimov à Star Wars. Représentations politiques dans la science-fiction s'ajoute aux rares études sur le sujet et nous présente, via neuf chapitres, de multiples façons d’utiliser la science-fiction pour enrichir la pensée socio-politique. L’ouvrage est coédité par Isabelle Lacroix, professeure adjointe à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke et grande amatrice de science-fiction, et par Karine Prémont, professeure adjointe au sein de la même Faculté et spécialiste de la politique américaine. On comprendra de cette description que, si le cinéma fait partie des objets d'études du livre, il y est plutôt mis au service d'une tout autre proposition.

Un ouvrage d’introduction

Soulignons d'emblée qu’aucun des auteurs de cet ouvrage n’est un spécialiste de la science-fiction, du cinéma ou de la littérature. Leurs domaines de recherche sont diversifiés (génie électrique, éthique, science politique, politique appliquée, géographie, innovation technologique) et cela donne une rafraîchissante dimension pluridisciplinaire à l’ouvrage. Reflétant la diversité de la science-fiction, il permet aux lecteurs d’avoir un aperçu de ce que le genre peut apporter. À travers des œuvres littéraires, mais surtout cinématographiques et télévisuelles (des séries), cet ouvrage étudie les questions sociales, politiques et éthiques présentes dans la science-fiction : ces « œuvres [portent] la trace des préoccupations collectives du moment » (p. 2). Il n’est donc pas question ici d’analyser les techniques littéraires ou cinématographiques, mais bien de présenter « quelques éléments sociopolitiques et éthiques qu’on peut retrouver dans les films, les séries ou les livres retenus et [de] voir comment ils sont représentatifs des enjeux de leur époque » (p. 2). Des spécialistes des études cinématographiques considéreront l'approche comme impressionniste. L’étude de la science-fiction ou l’analyse des outils littéraires et cinématographiques ne sont pas favorisées, le but étant de songer à ce que le genre pourrait offrir à la pensée politique et à ses chercheurs qui, pour le moment, ne s’y intéressent encore que très peu.

     Si aborder les sciences politiques via la science-fiction n’est pas habituel, quelques articles ont amorcé la réflexion : ceux de Yannick Rumpala (2010) ou de Blandine Barreau, Géraldine Ducos et Aude Teillant (2012), par exemple. Ces recherches démontrent la volonté de certains chercheurs d’utiliser la science-fiction comme outil dans leurs recherches et leur enseignement. Pourtant, si l’introduction de Karine Prémont dans D’Asimov à Star Wars ne présente pas un état des lieux qui aurait dû mettre en évidence des recherches précédentes sur le sujet, elles existent. Une note de bas de page nous indique l’existence de l'article de Rumpala, ce qui est peu.

     L’ouvrage est divisé selon trois grandes thématiques : les fondements politiques; les représentations politiques et les institutions démocratiques; les enjeux identitaires, sécuritaires et éthiques. Nous les présentons dans l'ordre.

Les fondements politiques

Dans « Nouvelles sociétés, nouveaux régimes politiques : l’apport paradigmatique de la science-fiction dans l’observation des régimes politiques actuels », Thierry Dominici tend à montrer que la science-fiction « pourrait nous fournir des indices ou des pistes pour comprendre notre réalité politique et systémique actuelle et future » (p. 15). L'auteur aborde la question de l’utopie comme représentation d’une époque. Il cherche à démontrer que la science-fiction peut dépeindre les dérives vers lesquelles tendent les sociétés contemporaines. L’auteur illustre comment la science-fiction apporte une nouvelle perspective à l’enseignement de l’histoire par la lecture comparée des régimes politiques réels et des régimes politiques dystopiques de la science-fiction en utilisant notamment deux œuvres littéraires, « Matin Brun » de Zamiatine et « La caverne » de Pavlov.

     Dans « Un retour à l’état de nature pour l’être humain du futur? Analyse comparée de Les Derniers Rayons du soleil, Pandorum et Interstellaire », Pier-Olivier St-Arnaud étudie les relations de pouvoir et les transformations politiques dans des situations où l’humain est coupé des systèmes représentatifs officiels. En utilisant les théories de Hobbes et de Locke, St-Arnaud adopte l’hypothèse, maintes fois discutée, que, coupé de la société, l’être humain revient à l’état de nature en fondant ses actions sur « sa propre conception de la moralité, de la politique et du pouvoir » (p. 39). En analysant les situations et les rebondissements des intrigues de trois films, l’auteur déduit que, lorsque l’humain est exclu de la société et affronte un danger mortel, il est poussé par son instinct de survie. Les films nous offrent des contextes sociaux que nous ne pouvons qu’imaginer et proposent ainsi aux chercheurs un terrain propice à l’étude du comportement humain dans des situations extrêmes : la solitude sur une planète hostile; le dilemme entre la survie de la planète et celle de l’équipage d’un astronef; la lutte pour la survie dans un vaisseau à la dérive.

     La dimension anthropologique de deux œuvres littéraires est au centre du texte intitulé « L’anthropologie humaine dans la science-fiction : une approche libérale » de Sidney Floss. La mise en scène des sociétés humaines dans Le Cycle des robots d’Asimov et La Stratégie Ender de Orson Scott Card dépeint une vision libérale de l’humain et suggère la théorie de l’ordre spontané : « [ce dernier] se forme par adaptation des éléments individuels qui le composent à des circonstances qui n’affectent directement que certains d’entre eux » (Hayek, cité p. 58). Les mutants et les extraterrestres, qui se trouvent d’abord dans une situation favorable, se voient dépassés par l’être humain en raison de son mode de fonctionnement marqué par la collaboration, l’adaptabilité et l’initiative des individus. Ces qualités lui permettent de créer une dynamique de groupe et de surpasser ses ennemis.

Les représentations politiques et les institutions démocratiques

Dans « L’univers de Star Wars : une démonstration de la fragilité de la démocratie », Samuel Labrecque et Isabelle Lacroix s’intéressent aux changements de régimes politiques au sein de la célèbre série de films Star Wars. Partant d’une analyse des représentations politiques à l’échelle galactique, les auteurs étudient chaque changement de régime et souscrivent à la théorie de l’anacyclose de Polybe (décrite chez Platon). Celle-ci décrit un « cycle de six phases construit à partir de [l’]interprétation de l’histoire de Rome » (p. 84). L’aristocratie de l’Ordre Jedi laisse place à l’oligarchie des organisations commerciales, puis à une démocratie; une ochlocratie remplace cette dernière, puis une monarchie impériale pour finir par la tyrannie des Sith. Ce cycle et la façon dont les régimes se bousculent les uns les autres présentent de fortes similitudes avec des événements politiques et sociaux actuels. La saga cinématographique contient également tous les dangers qui menacent nos sociétés et régimes politiques, et nous rappelle la fragilité de la démocratie. Star Wars pourrait ainsi être considéré comme une relecture de l’histoire de l’humanité qui éclairerait les changements de régime et les nombreux obstacles politiques vécus par nos sociétés passées, actuelles et, sans aucun doute, futures.

     Dans « Star Trek versus Stargate : quel individu pour quelle collectivité ou quelle collectivité pour quel individu ? », Isabelle Lacroix étudie la relation entre les personnages et la collectivité dans deux séries télévisuelles : Star Trek et Stargate. En comparant les sociétés fictionnelles qui y sont représentées, elle observe une différence dans leurs instances de gouverne : Star Trek prône le travail collectif, la tolérance et un haut niveau d’égalitarisme social; Stargate montre « un pouvoir fragmenté » (p. 113), difficilement mis en place. De plus, la collectivité est perçue de façon différente dans les deux séries : dans le premier cas, elle est porteuse « d’épanouissement pour les individus » alors que, dans le deuxième, elle est un « obstacle à l’épanouissement » (p. 123). D'après Lacroix, les relations de l'individu à la collectivité dépeintes dans ces deux séries sont représentatives de leur époque de production. Par l’analyse des intrigues et des comportements des personnages, l’auteure démontre que ces séries et films de science-fiction peuvent amener à repenser la relation entre individu et collectivité au sein de nos propres sociétés.

     Dans « Réinterprétation et transposition : l’histoire, les institutions et les dynamiques politiques américaines dans Battlestar Galactica », Charles Tessier et Charles-Antoine Millette analysent les relations entre la série télévisuelle Battlestar Galactica et la société américaine. Les prémisses de la série sont liées à l’histoire nord-américaine et la représentation des institutions politiques offre une « réplique très fidèle du système exécutif américain » (p. 130). La trame narrative de la série reprend des débats socio-politiques importants. Battlestar Galactica est une série éminemment contextualisée. Le réexamen des institutions et des dynamiques politiques américaines qu'elle propose permet d’aborder les enjeux politiques et éthiques sous un nouveau regard.

Les enjeux identitaires, sécuritaires et éthiques

La contribution d'Elisabeth Vallet, « L’évolution des superhéros dans les comic books américains : la représentation de la diversité et de la féminité au XXIe siècle », démontre que la femme et la diversité culturelle ont un rôle limité dans les comics. Pour l'auteure, cela s’explique par une vision régressive de la diversité et de la féminité au sein de la société américaine et par le repli identitaire engendré par les événements du 11 septembre. Assimilées plus qu’acceptées, les cultures étrangères ne s’émancipent pas des clichés; il en va de même pour la femme, qui reste coincée dans des rôles subalternes ou matriarcaux. La superhéroïne de confession musulmane, Kamala Khan, met en avant la diversité, mais elle est loin d’être exempte de clichés. Le genre apparaît plus novateur en Asie, où plusieurs superhéroïnes portent les valeurs du multiculturalisme.

     La société de surveillance et sa représentation dans la série Person of Interest fait l'objet du texte de David Grondin, « Mobilité, vie algorithmique et société de surveillance dans Person of Interest : la traque du National Security State cyberspatial ». La surveillance a toujours été une thématique importante du cinéma et l’imagerie de la vidéosurveillance fait à présent partie intégrante de notre imaginaire cinématographique et télévisuel. Dans le contexte post-11 septembre, la sécurité algorithmique prend son essor, et avec elle la datasurveillance et une logique de préemption. Person of Interest met en scène cette société de surveillance en extrapolant la technologie par l’utilisation d’une intelligence artificielle : la Machine, capable de traquer n’importe quel individu. La série met en avant le paradoxe de la National Security State : en voulant faire rempart contre les excès de la NSS, les pratiques des personnages sont aussi illégales, irrespectueuses de la vie privée et antidémocratiques que celles de la NSS, puisqu’ils utilisent les mêmes procédés de sécurité algorithmique. Cela met en relief le paradoxe même de la société de surveillance : la mise en place de pratiques antidémocratiques pour protéger la démocratie.

     Dans « Les enseignements d’Asimov sur les enjeux politiques du développement de la robotique », Jean-Pierre Béland, Georges-Auguste Legault, Jonathan Genest et Jacques Beauvais se concentrent sur les rapports de force du Cycle des robots en les comparant avec la réalité d’aujourd’hui. Dans cette série romanesque, Asimov propose un modèle d’économie nuancée permettant d'intégrer des robots dans la vie quotidienne sans pour autant créer de déséquilibre social, bien que cette intégration rende nécessaire de penser notre relation aux robots ainsi que leur place au sein de la société. L’analyse des rapports de force interstellaire entre les humains et les Spaciens fait apparaître qu’une trop grande dépendance à la technologie mène à une stagnation sociale, mais qu’elle reste indispensable à l’homme et à son évolution. L’approche nuancée d’Asimov nous permet de réfléchir à nos relations à la technologie et à la robotique et de mieux nous préparer aux potentialités de l’innovation scientifique.

Conclusion

Si les études que l'on trouve dans D’Asimov à Star Wars portent sur des objets variés, elles restent cohérentes au sein de leur partie respective et offrent un véritable panorama des possibilités de la science-fiction. Il est regrettable cependant de constater que les articles se concentrent principalement sur le monde occidental, et en particulier sur les États-Unis alors que la production culturelle de science-fiction est notoirement riche dans d’autres régions du monde. Néanmoins, comme il s’agit d’un ouvrage visant à montrer l'utilité analytique de la science-fiction, il n’est pas étonnant que les auteurs se soient concentrés sur la science-fiction la plus connue, l'américaine. Une grande place est réservée aux œuvres télévisuelles ou cinématographiques. Le cinéma et les séries comptent en effet une audience plus large que la littérature. Cependant, ces œuvres ne sont pas considérées en elles-mêmes : les intrigues et les personnages sont tenus comme des phénomènes immanents et non comme des phénomènes esthétiques.

     Cet ouvrage est une porte ouverte sur les possibilités offertes par la science-fiction, mais c’est également un manuel didactique d’introduction à une approche renouvelée des sciences politiques, plus ouverte au laboratoire que représente le genre étudié : « [la science-fiction] a le formidable talent […] de parler franchement de la société qui la conçoit et la consomme » (p. 1). Ce genre et les médiums qui l'incarnent peuvent servir de tremplin pour examiner les relations de pouvoir dans des contextes et des circonstances qui ne peuvent exister encore que dans notre imagination et les œuvres que nous créons. La contribution de l'ouvrage pourrait être d'encourager les professeurs et chercheurs à ne plus considérer uniquement la science-fiction comme un genre de divertissement, mais également comme un outil didactique pour observer l’humain en tant qu’animal politique.

 

BIBLIOGRAPHIE

ALDISS, Brian Wilson, Billion Year Spree: The History of Science Fiction, Londres, Weidenfeld & Nicolson, 1973.

BARREAU, Blandine, Géraldine DUCOS et Aude TEILLANT, « La science-fiction, du miroir de nos sociétés à la réflexion prospective », France Stratégie, Centre d'analyse stratégique, Note d’analyse no 311, décembre 2012 [en ligne] archives.strategie.gouv.fr/cas/content/science-fiction-na-311.html [consulté le 5 avril 2017].

RIEDER, John, « De l’avantage (ou non) de définir la science-fiction : théorie des genres, science-fiction et Histoire », traduit de l’anglais par Irène Langlet, ReS Futurae. Revue d’études sur la science-fiction, no 3, 2013 [en ligne] https://resf.revues.org/489 [consulté le 5 avril 2017].

RUMPALA, Yannick, « Ce que la science-fiction pourrait apporter à la pensée politique », Raisons politiques, no 40, 2010, p. 97-113.

 

NOTICE BIOGRAPHIQUE

Alice Ray est doctorante à l’Université d’Orléans (France) au Département d’anglais. Ses recherches portent sur la traduction francophone des œuvres de science-fiction anglophones. Elle fait également partie du comité de rédaction de la revue académique ReS Futurae, pour laquelle elle traduit des articles.