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MANIFESTE [sur À tout prendre, inédit]

CLAUDE JUTRA

« Mais il faudra t'en sortir. Que ce film ne soit pas une impasse! Qu'il ne t'emprisonne pas! Fais autre chose! Raconte une histoire! Regarde ailleurs! Invente! »

Ainsi me parlent mes amis, qui, tout en aimant mon film, le dessinent comme une cloison autour de moi. Comment ne pas voir, pourtant, que cette entreprise en était une de libération? J'organisais un spectacle, et ils croyaient m'épier. En me voyant devant mon miroir, ils ont cru surprendre Narcisse en proie à la passion. Ils me privaient du droit au jeu, ils m'imposaient cette morale primaire qui condamne tout libertin à la vérole, et désigne toute femme désirable comme un squelette en puissance.

Mon miroir sert de cadre aux déguisements nombreux que j'aime revêtir. Au cours d'une métamorphose, je brise le miroir avec une arme d'assassin. Il se reconstitue aussitôt, mais à l'instant précis où je le quitte, où je lui dérobe mon image véritable pour m'acheminer vers mon destin, c'est-à-dire la fête où je rencontrai Johanne, où je succomberai à l'amour.

Le miroir-mur je l'ai percé pour en faire une porte, faute de le rendre aussi fluide que celui où plonge le poète, dans les films de Cocteau. J'ai franchi la porte. Je l'oublie. Je lui tourne le dos.

Ce film n'est pas un testament, c'est un concours d'entrée, un rite de passage, une initiation. Une cérémonie sur la place pour conjurer mes démons personnels. Cela se doit d'être public comme une coulpe, comme un sacrifice mystique, comme une prise de possession, où le rythme et la danse permettent la transe.

C'est aussi une histoire d'amour (prière de ne pas l'oublier). Dans ce contexte autobiographique, il m'était difficile d'impliquer contre leur gré, ou hors de leur contrôle, des personnes concernées, trop facilement reconnaissables. La confidence, presque toujours, implique un tiers absent et l'accable. C'est normal puisque la confidence s'accomplit en lieu clos. Mais un film est une fête foraine, où ne doivent prendre place parmi les horreurs et bizarreries qu'on y exhibe ni la délation, ni la mise en accusation. Même à l'égard des personnages qui se prêtent au jeu.

Puisque l'histoire de mon idylle avec Johanne était abortive, puisque le film « finissait mal » (comme on disait jadis à propos des films français) il fallait bien, dramatiquement parlant, que la responsabilité incombât à l'un des personnages. Le public exige que le « bon » soit en blanc et le « méchant » en noir pour être immédiatement reconnaissables. Blanc de peau mais noir de cœur j'ai chargé sur mes épaules tout l'odieux des amours malheureuses. Plusieurs n'ont rien demandé de mieux que d'y croire. Le chœur des haros s'est élevé, magnifiquement orchestré. J'anticipais ce beau tintamarre.

Comment pourtant, a-t-on pu se laisser prendre à de pareilles clowneries? N'a-t-on pas vu que dans ce faux procès je me distribuais plusieurs rôles, courant de la sellette, à la tribune du juge puis au parquet; imitant l'indignation de l'avocat de la poursuite, le larmoiement contrôlé de l'avocat de la défense, les faux-fuyants des témoins, l'humiliation de l'accusé. J'ai voulu que ce procès soit comme tous les procès, ponctué de coups de théâtre, et de développements inattendus; qu'il soit grave parfois, souvent grotesque; qu'il fasse rire, d'un rire joyeux ou bien d'un rire nerveux, comme aux funérailles ou aux cérémonies solennelles. Je ne veux rien prouver. Je veux seulement attendrir, étonner, provoquer, sans que jamais le rire ne soit absent. Car le rire justifie tout. C'est une raison de vivre. L'important, dans la vie, c'est de rigoler. Le reste, c'est de la blague.


Dossier de presse d'À tout prendre, Cinémathèque québécoise. Ce manifeste, qui ne fut jamais publié à notre connaissance, doit dater de 1963 ou 1964. Il s'agit probablement d'un texte écrit après la première au Festival international du film de Montréal en 1963 (au volet Festival des films canadiens) pour accompagner la sortie publique en mai 1964. Nous avons corrigé quelques coquilles. Pour le fac-similé, cliquez ici