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« Québecamor », par Emmanuel Cocke (extrait d'un scénario inédit, 1972)

 

« Québecamor » appartient aux origines du cinéma rock au Québec. Resté inédit, ce scénario n’en demeure pas moins un témoignage fort en images qui permet de revisiter à la fois l’œuvre d’Emmanuel Cocke et la contre-culture des années 1960 et 1970 [1]. Le rock y occupe une place prépondérante tant au niveau de la diégèse que celui de la bande sonore imaginée par l’auteur. D’origine française, Cocke s’installe au Québec en 1965. Romancier, journaliste, scénariste et auteur-compositeur, il dit être « venu de partout pour être ici ». Il prend donc part avec ardeur au remue-ménage qui marque l’époque et fait de Montréal le site où « [t]ous les courants de civilisations s’entrechoquent » [2].

     Cocke est l’un des protagonistes de l’univers duquel s’inspire le récit reproduit ci-dessous. Il en est un des témoins et un des critiques les plus pénétrants. Alors que Jacques Godbout pratique le « vécrire » comme moyen de réconcilier le vécu et l’écriture, Cocke approche le « réel » — c’est-à-dire les refus auxquels il se bute en tant qu’artiste hors-norme — en « filmécrivant ». La sémiologue de la littérature Élène Cliche décrit son œuvre comme « une forme de discours hallucinatoire », un « texte-peyotl soumis au principe du rêve en tant que tissu d’impressions sensorielles » qui « ramène […] au principe du montage et du démontage des signes » (p. 90). « Québecamor » relève de la fiction, mais le scénario renferme aussi des fragments autobiographiques qui renvoient au parcours sinueux emprunté par l’auteur. Ce projet s’inscrit d’ailleurs dans une démarche exploratoire dont l’objectif est de dépasser la forme du « filmécrire » par l’intermédiaire d’une autre forme intermédiale : celle du cinéma rock.

     Au moment où il arrive au Québec, Cocke est déterminé à faire sa place dans le milieu du cinéma. Il a déjà neuf courts métrages à son actif. Musika (1965), son plus récent film, repose sur une musique originale composée par Michel Legrand [3]. Cocke espère obtenir un poste à l’Office national du film du Canada (ONF). Ses efforts ne sont pas couronnés de succès. Il doit tenir le rôle d’un « melting-pot ambulant » (un personnage touche-à-tout à son image) dans un film de Daniel Bertolino, mais le projet est avorté (Poisson, p. 64). Il survit donc tant bien que mal en donnant des cours d’art cinématographique à l’Université de Montréal et à l’Université Sir George Williams. Cocke écrit aussi des chroniques ici et là — entre autres dans les revues Sept jours, Photo journal, L'Actualité et Cinéma/Québec. Il s’impose surtout aux travers une production littéraire foncièrement originale : Va voir au ciel si j’y suis (1971), L’emmanuscrit de la mère morte (1972), Louve storée (1973) et Sexe-fiction (1973) [4]. Ces parutions consacrent sa réputation de créateur iconoclaste et son statut de « cascadeur de l’esprit » (Elawani, 2013, p. 14).

     En plus de cela, Cocke contribue à l’effervescence de la scène musicale montréalaise. Il dirige un programme de rencontres « Jazzpo » dans le cadre de l’Exposition universelle de 1967 [5]. Les performances qu’il organise sur les scènes du Pavillon de la jeunesse permettent de nombreuses rencontres fortuites, dont celle qui mènera à la création de l’Infonie par le poète Raôul Duguay et le saxophoniste Walter Boudreau. Cocke fait ensuite paraître un mini-microsillon de ses chansons interprétées par Ginette Letondal et arrangées par François Dompierre [6]. Il s’accompagne parfois lui-même à la guitare dans un style évoquant Leonard Cohen et Robert Charlebois.

     Cocke est particulièrement inspiré par ce dernier. Il lui dédie un recueil de textes resté inédit : Charlebois n’a plus vingt ans. Il lui adresse aussi une lettre ouverte peu après la première du rockumentaire À soir on fait peur au monde (François Brault et Jean Dansereau, 1969) : « Maurice Richard, ton ancien bassiste, m’a dit que tu n’aimais pas les Français parce que tu étais toi-même un Européen manqué. Non, Charlebois est un Québécois pure laine garanti au lavage […] » (p. 82). De plus, le chanteur inspire à Cocke le personnage d’Edgar Krizt, guitariste pour le groupe rock The Beat’N’Hip et protagoniste principal d’un roman intitulé Québec Love Story puis Quebeclove Superstory.

     « Québecamor » est une adaptation cinématographique de ce roman inédit. Cocke propose ici une lecture critique, voire une satire virulente, de l’industrie du spectacle. Ce scénario rock raconte l’histoire de Krizt, un jeune musicien du Québec désabusé par ses expériences au sein d’un groupe récupéré à la suite de son succès international. Ralph Elawani, biographe de Cocke, explique : « Catastrophe sentimentale, artiste désorganisé, révolté, vertigineux, orgueilleux, chimérique et misogyne dans sa démence, Edgar […] n’échappera pas à la malédiction qui touche la quasi-totalité des personnages de l’univers cockien » (2014, p. 210). Krizt simule sa mort afin de fuir une vie aliénante. Il s’exile à l’étranger et redevient Armand Riel, mais sa renommée rend ses déplacements difficiles et le force à confronter les souvenirs qui le hantent et les forces qui le poursuivent (c’est-à-dire, le gérant crapuleux des Beat’N’Hip et ses complices). « Québecamor » évoque une ambivalence profonde envers les discours internationalistes et nationalistes dont s’imprègne le Québec à l’époque. On y décèle une incertitude concernant la voie à suivre pour exprimer, à la manière de Krizt, « un sentiment d’appartenance à un groupe social, à un rythme défini, et à une époque précise ».

     Cocke ne poursuit malheureusement pas son analyse au-delà de « Québecamor ». Il meurt à l’âge de 28 ans, le 19 septembre 1973, à la suite d’un incident tragique survenu lors d’un séjour en Inde. L’extrait qui suit constitue l’ébauche d’un passage singulier menant du « filmécrire » au cinéma rock.  — Eric Fillion

* Nous remercions Stéphane Cocke, le fils d’Emmanuel Cocke, de nous avoir permis de publier un extrait de ce scénario. Merci aussi à Ralph Elawani pour sa relecture du présent texte et pour nous avoir mis sur la piste de ce document inédit.

NOTES

[1] Une version anglaise du scénario est disponible à la Médiathèque Guy-L.-Coté de la Cinémathèque québécoise.

[2] Les deux dernières citations sont tirées d’un court texte d’Emmanuel Cocke non daté et intitulé « Un Québécois, c’est comme le cinéma ». Le nom de la revue dans lequel il paraît est inconnu. Nous remercions Stéphane Cocke de nous avoir fait parvenir une copie de ce document.

[3] Il est possible de visionner Musika (1965) sur le site Vimeo : vimeo.com/49617559.

[4] Ces trois romans et ce recueil de textes (ainsi qu’une parution posthume et quelques inédits) ont récemment été republiés par les éditeurs suivants : Tête première, Poètes de brousse et Coup de tête.  

[5] Ce programme vise à promouvoir la recherche de nouvelles formes d’expression en fusionnant poésie libre et musique improvisée.

[6] Ce mini-microsillon a été numérisé et est maintenant disponible pour écoute sur le site monsieurjeff.ca : monsieurjeff.ca/crbst_139.html.

BIBLIOGRAPHIE

CLICHE, Élène, « Emmanuel Cocke, l’amphigouri ou les esquives de la stupeur », Voix et images, vol. 9, no 3, 1984, p. 85-101.

COCKE, Emmanuel, « Message ouvert à l’ami Robert », Le Petit Journal, 7 décembre 1969, p. 82.

ELAWANI, Ralph, C’est complet au royaume des morts. Emmanuel Cocke : le cascadeur de l’esprit, Montréal, Tête Première, 2014, 248 p.

ELAWANI, Ralph, « Notes en bas de page des tables d’antimatière », dans Emmanuel Cocke, L’Exquis cadavre, Montréal, Poètes de brousse, 2013, p. 11-14.

POISSON, Rock, « Les jeunes turcs (1). Emmanuel Cocke : 9 films, une pièce et un mini-micro  », Photo journal, 31 mai au 7 juin 1967, p. 64.

 

Pour citer, consultez le fac-similé ici.

 

***


scénario original
(+ paroles et musique)
d’Emmanuel Cocke

« Q U E B E C A M O R »

version finale
en collaboration
avec Daniel Pilon

propriété de : mr.COCKE@gmail.ca
EMMANUELCOCKE@VIDEOTRON.CA
SUCCESSION    TÉL:     450-679-8998
STEPHANE COCKE        514-585-6236

copyright © 1972

[Début de la page 1]

Q U E B E C A M O R
EST-CE A LA SUITE D’UN BAD-TRIP QU’EN PLEINE GLOIRE, LE GENIAL EDGAR KRIZT, EXTRAVAGANT ROMANICHEL QUEBECOIS, GUITAR-LEAD DU GROUPE POP-ROCK MONDIALEMENT CONNU, « THE BEAT’N’HIP », A DEBARQUE DU SYSTEME POUR RESTER ACCROCHE A LA BELLE IDEE DE PARTIR A LA RECHERCHE DE LUI-MEME SOUS SON VRAI NOM, ARMAND RIEL?

QUELLE EST LA VRAIE NATURE DE SES LIENS POUR LE MOINS SURPRENANTS AVEC LA JEUNE LILI? ET QUI SONT TOUS CES GENS PLUS QU’EQUIVOQUES, AUX NOMS SOUVENT TRUQUES, RODANT AUTOUR DE LUI?

VOICI SA FANTASMAGORIQUE AVENTURE, DONT CERTAINES SEQUENCES SONT SITUEES A NEW-YORK, MONTREAL, OSAKA, OU DANS CETTE ETRANGE ILE DES CARAIBES CURIEUSEMENT NOMMEE « VIEILLE PROVIDENCE ».

ON PEUT RATTACHER CE FILM AU PRELUDE SYMBOLIQUE D’UNE PAIX UNIVERSELLE ET ETERNELLE QUE NOUS NE CONNAITRONS PAS, PUISQUE NOUS SOMMES LES COBAYES D’UNE EPOQUE-CHARNIERE: LA FIN D’UN MONDE ET LE DEBUT D’UN AUTRE.

[Début de la page 2]

GENERIQUE

BOGOTA – MONSERRATE MOUNTAIN – EXTERIEUR – JOUR

Toute la beauté de ce paysage extraordinaire apparaît (travelling pris du téléphérique, en montant). Sur la droite, on aperçoit la statue géante de la Vierge de Guadeloupe, au sommet de la montagne voisine.

A chaque plan gelé, apparaît en surimpression, en lettres animées, le générique.

Musique ancienne de clavecin et viole mixée avec des chants d’oiseaux. A chaque apparition du générique, on n’entend que les chants d’oiseaux.

Fin du générique.

La caméra rejoint ARMAND RIEL, vêtu d’un blouson de cuir rose sur sa peau nue, d’un Levi’s rayé, d’une ceinture de toile à motifs fleurdelisés, pieds nus dans ses running-shoes. L’air passablement fatigué et déprimé, il fouille parmi des babioles religieuses en vente.

Pour appuyer son apparition, une musique-rock succède à l'autre.

LILI
(off)
Ouai, le v’là, l’anti-vedette, pas encore la trentaine, mais pas mal fucké, comme nous autres, à la veille d’atteindre nos vingt-et-un siècles, à l’âge maudit de majorité, cobayes d’une époque-charnière: la fin d’un monde et le commencement d’un autre.

[Début de la page 3]

 

ARMAND achète un collier dont le motif représente un homme fait avec des clous à ferrer les chevaux. Il se le passe autour du cou et tourne les yeux. Pan sur la Vierge de Guadeloupe.

MONTREAL – SALLE DE SPECTACLES – INTERIEUR

ARMAND, vers ses 20 ans, alors qu’il connaissait les débuts d’une gloire certaine au Québec, est sur scène, habillé en gardien de buts de hockey, s’accompagnant à la guitare, entouré de ses quatre musiciens.

La musique-rock déjà introduite, était l’intro de la chanson qu’il interprète.

ARMAND
« J’me criss’ quinz’bières dans
les entrailles, comme un curé
qui gruge ses ouailles,
I do not care and so am I,
Je finirai à la ferraille.

De Dieu je suis l’homme de paille,
on dit qu’j’ai l’air pégroïdaille,
dès que je suis en plein travail
je fume du pot mais je sens l’ail.

Faudra me faire une belle médaille
quand la mort sucera mes détails
I know that you will make me cry
but I don’t care and so I fly.

Yeah, ‘m flying upon your sky
inside a big too big chandail
and you believe I am a spy
‘cause you can’t see inside my eye! »

[Début de la page 4]

 

Il ôte son masque de gardien, et salue la salle (pan.) qui est vide. On découvre LILI, seule, applaudissant. Il salue de nouveau, et on revoit LILI dans la salle qui, cette fois, est pleine de spectateurs en délire, parmi lesquels LILI continue d’applaudir.

CUT TO:

BOGOTA – MONSERRATE MOUNTAIN – L’EGLISE – INTERIEUR – JOUR

ARMAND entre dans l’église, très rêveur. Il a encore dans les oreilles les tonnerres d’applaudissements, bientôt remplacés par les murmures des gens en prière dans l’église, au fur et à mesure qu’il approche de la statue du Christ de Monserrate, sous sa cage de verre; il regarde autour de lui, mi-effrayé, mi-émerveillé.

ARMAND
(voix basse)
Wouaow!

Impressionné par la foule en état de prière, il fait le tour du Christ de Monserrate sous verre.

STUDIO – EFFET VISUEL

Une série de dieux psychédéliques assimilés à notre environnement sont montrés, tels qu’il se les imagine, dans une situation semblable à celle du Christ de Monserrate, c’est-à-dire sous une cage de verre. Parmi eux, on reconnaîtra BOB DYLAN, TIM LEARY, POLANSKI, CHARLEBOIS, JIMI HENDRIX, JOHN LENNON, FELLINI, MICK JAGGER, JANIS JOPLIN, JAMES DEAN, EL CORDOBES, et enfin, lui-même.

Il se passe la main devant les yeux, comme pour chasser une vision infernale, et arrive devant les ex-voto des miraculés. (« Au Christ de Monserrate pour avoir desaoûlé mon mari qui est revenu à la maison » ... « merci de m’avoir rendu ma virilité, ma femme ne me bat plus » ... etc ...)

 

[Début de la page 5]

 

Il passe la main, de ses doigts nerveux, sur ces plaques de marbre. Et il sort de l’église. Au moment où l’image commence à être superposée par la clarté extérieure,

CUT TO:

PLUSIEURS FLASHBACK

FORUM DE MONTREAL

Série de plans sur différentes scènes de spectacle dans le monde. A chaque fois, on voit des groupes de spectateurs en délire, de toutes les races. Et à chaque fois, ARMAND RIEL (alias EDGAR KRIZT) est à la gauche du chanteur-vedette des BEAT’N’HIP, MIKE PINKO. Sauf au dernier plan, pris au Forum, à Montréal. Tous les BEAT’N’HIP sont sur scène. Mais ARMAND n’est plus à la gauche de MIKE. C’est la fin du show et PINKO présente les BEAT’N’HIP au public.

MIKE PINKO
Mesdames et messieurs, les Beat’n’Hip!
(ricanant)
c’est mon groupe préféré ... le slogan des Beat’n’Hip, c’est « un pour douze, douze pour un! » ... et voici le premier des douze, un des meilleurs guitaristes du monde
(il crache à terre)
un p’tit gars bien de chez vous, qui a fait ses premières armes au Canada Français ... J’ai nommé le génial EDGAR KRIZT!!

[Début de la page 6]

 

EDGAR KRIZT se lance dans un solo de guitare dément. Il a l’air d'un diable. Quand il termine, il s’approche du micro.

ARMAND RIEL
Mon nom véritable, c’est Armand Riel, pas Edgar Krizt, Armand Riel!

Le public, reconnaissant son idole locale, applaudit à tout rompre, tandis que PINKO fait une grimace de mépris.

CUT TO:

CARTAGENA – LE MARCHE DES NOIRS – SOIR

ARMAND termine de manger un plat local à base de poissons, attablé en plein air, parmi des noirs.

ARMAND
(off)
Je ne suis presque plus Edgar Krizt, et pourtant je ne suis pas complètement redevenu Armand Riel. Je suis Edgar et Armand. Je suis Edgarmand.

Pensant sa trouvaille drôle, il rit. A l’autre bout de la table, du côté opposé, une jeune femme sud-américaine le regarde agressivement.

LA JEUNE FEMME

(en espagnol)
Qu’est-ce qui vous fait rire?

ARMAND
J’comprends pas.

[Début de la page 7]

LA JEUNE FEMME
(en français)
Vous êtes français?

 

ARMAND
Non.

 

LA JEUNE FEMME
Ah! ... Est-ce que c’est moi qui vous fait rire?

 

ARMAND
Pas du tout.

Ils ont fini de manger, et se lèvent en même temps.

CARTAGENA – NUIT

Le taxi se faufile à travers les ruelles achalandées (on ne voit que ce qu’ils voient, en travelling). Ils arrivent au Club de Pesca, assez animé, et vont s’installer à une table où ils commandent à boire. Elle n’est pas habillée chic et semble décontractée.

ARMAND
Au fait, j’ai oublié de te demander ton nom ...

 

LA JEUNE FEMME
On m’appelle Avianca.

NOUVEL ANGLE: La piste de danse où ils s'aventurent dans une cumbia déchaînée.

FONDU ENCHAINE:

 

[Début de la page 8]

 

CARTAGENA – PETIT MATIN

... Ils sont assis sur un rempart du Club de Pesca, regardant ensemble la mer. Ils ont dansé toute la nuit et sont effondrés de fatigue. Après un long silence, AVIANCA repose sa tête sur l’épaule d’ARMAND.

CUT TO:

... Ils marchent sur une avenue bordant la mer, la main dans la main.
Ils arrivent aux portes de l’hôtel d’ARMAND. Ils se font une petite comédie de boulevard humoristique à l’entrée, pour savoir qui va passer le premier. Ils entrent finalement ensemble.

HOTEL – INTERIEUR

On le salue au guichet et on lui remet la clé de sa chambre. Ils entrent dans l’ascenseur. La porte se referme. Elle se rouvre à l’étage. Dans le couloir, il y a un portrait de celle que l’on surnomme AVIANCA.

ARMAND
Mais ... c’est toi, ça?!

 

AVIANCA
Oui, c’est moi!

 

ARMAND
T’es actrice ou chanteuse?

Ils entrent dans la chambre. Il va ouvrir la fenêtre. Elle ôte du fauteuil un T-shirt représentant un patriote de 1837 et un sac de cuir rose, puis s’installe dans le fauteuil. Il ôte son blouson de cuir rose, car il a trop chaud. Torse-nu, il s’essuie avec la serviette de l’hôtel. Elle observe, et décroche le téléphone.

 

[Début de la page 9]

AVIANCA
Montez deux « cuba libre », le plus vite possible!

ARMAND précise le numéro de la chambre en lui tournant le dos. Il regarde par la fenêtre. Elle tousse pour attirer son attention et prend des poses langoureuses, mais il ne se retourne pas. Manifestement, elle a envie de faire l’amour. Par dépit, elle prend nonchalemment un exemplaire du journal EL TIEMPO, qui traîne par terre, et le déplie. Il se retourne brusquement et regarde avec agressivité AVIANCA qui lit la première page où l’on voit une photo de lui prise par surprise dans la rue. Le gros titre dit: « EDGAR KRIZT, LE GENIAL GUITARISTE DES BEAT’N’HIP, VISITE BOGOTA INCOGNITO ». Il s’approche d’elle. Elle lui demande

AVIANCA
Mais … c’est toi, ça!?

ARMAND
Oui, c’est moi.

Mais il lui reprend le journal qu’il froisse et jette dans un coin. Arrive une jeune fille avec les « cuba libre ». Elle les pose sur le lit en faisant un clin d’oeil à ARMAND qui donne un coup de pied dans la boule de journal froissé. AVIANCA quitte le fauteuil, et va prendre son « cuba libre ». Elle en profite pour s’asseoir sur le lit. ARMAND reste debout. Il sort un joint de son sac de cuir rose, l’allume, aspire et le passe à AVIANCA qui refuse. Il en reprend, garde son souffle un instant, puis, comme s’il se sentait soudain plus relax ...

ARMAND
J’ai quitté Bogota hier.

Elle sourit et se fait excitante, en s’étirant sur le lit d’ARMAND.

 

[Début de la page 10]

AVIANCA
Qu’est-ce que tu es venu chercher en Colombie?

 

ARMAND
(gentiment)
La tranquillité.

Au-dessus du lit, il y a une carte de la côte caraïbe colombienne, avec aussi les îles San Andrés & Providencia. Elle se met à genoux sur le lit, et le regarde.

AVIANCA
J’ai ce qu’il te faut.

ARMAND
(comprenant autre chose)
Ah ... vraiment?

Elle se retourne, une main sur la carte.

AVIANCA
Tu as dans ta chambre la carte du paradis, et tu ne l’avais pas remarqué. Pas étonnant, le paradis, on passe toujours à côté.

Elle ramasse dans son sac à main un tube de rouge à lèvres et entoure l’île Providencia d’un cercle rouge, tandis qu’elle raye San Andrés d’une croix.

AVIANCA
Le paradis, il est là, surtout pas là.

[Début de la page 11]

 

Il laisse la fin de son joint dans le cendrier, attrape la main libre d’AVIANCA, et lui fait perdre l’équilibre sur le lit. Il l’embrasse à pleine bouche en la déshabillant en même temps. A l’instant où il la pénètre, elle ferme les yeux et les rouvre en le fixant.

AVIANCA
Wouaow!

C’est le même genre de « wouaow » que celui qu’il a murmuré en entrant dans l’église de Monserrate.

TILT-UP sur les 2 îles sur la carte au-dessus du lit: San Andrés rayée d'une croix, et Providencia entourée d’un cercle.

CUT TO:

DANS L’AVION – INTERIEUR – JOUR – LE LENDEMAIN

Pull-back... T-shirt d’ARMAND. Il est assis près du hublot au niveau des ailes, à l’emplacement de la sortie de secours. L’avion est en vol. Sur le siège vide à ses côtés, son blouson et son sac. Autour du cou, en plus du collier en clous à ferrer du Monserrate, le tube de rouge à lèvres d’AVIANCA, noué sur un simple lacet de cuir.

LILI
(off)
L’anti-vedette a besoin d’un soleil tout neuf, l’anti-héro vient de réaliser qu’il va devoir briser le temps contre les rochers d’une île en forme de paradis ...

[Début de la page 12]

 

Il remue la tête, comme pour chasser des visions, et regarde sa montre. Puis il se met la tête entre les mains.

CUT TO:


(Suite) FORUM DE MONTREAL

PINKO fait signe à l’assistance de cesser les applaudissements, et montre d’un large geste en éventail, le reste de l’orchestre.

PINKO
Il joue de la flûte, du saxophone, et un p’tit peu de tout, c’est Little Spaghetti!

LITTLE SPAGHETTI joue un solo de flûte traversière, puis fait semblant de se la rentrer dans le cul.

PINKO
Et voici, aux drums, l’inégalable Horsy ... vas-y, Horsy ...

HORSY se contorsionne sur ses drums.

PINKO
Je vous présente celui qui embrasse comme une trompette, l’incroyable Bobby Lee!

BOBBY LEE gesticule en soufflant dans sa trompette ...

PINKO
Si Edgar Krizt est originaire de cette ville, si Little Spaghetti est porto-ricain d’origine, si Bobby Lee est

[Début de la page 13]

natif de New-York, si ce cher Horsy vient de Greenwich Village ... ou de ce qu’il en reste, en voici un qui vient de loin ... à la cithare électrique, Yellow Flash!


YELLOW FLASH, immobile comme un dieu hindou, sort quelques notes paisibles de sa cithare.

PINKO
Un écossais qui ne sait pas jouer de cornemuse, Gordon McNisch!

GORDON Mc NISCH se penche en cadence sur sa contrebasse.

PINKO
Un p’tit gars du Wisconsin, Jimmy Beans!

JIMMY BEANS, assis, joue du violon en tapant des pieds en même temps.

PINKO
Celui-là est d’origine suisse-allemande. Il a inventé un instrument génial: le pianeccentric. Il s’appelle Automatic Sky.

PINKO a fait un tour sur lui-même pour pivoter et le montrer du doigt en dansant. AUTOMATIC SKY joue du pianeccentric, une sorte de piano muni d’un tas de gadgets.



[Début de la page 14]

PINKO
Un type du Black Power que j’ai sorti de prison … le redoutable Rollin Coffin!

ROLLIN COFFIN lui tire hargneusement la langue et improvise sur son clavecin.

PINKO
J’ai gardé le meilleur pour la fin ... Nos trois chanteuses-choristes, dont le parfum de dynamite donne une touche d’éternité aux Beat’n’Hip ... Doc Mary, Needle Jane, et Lady Black.

Un roulement de drums donne le signal, et tout le groupe se met à jouer et à chanter. PINKO tient un micro psychédélique en forme de phallus.

CUT TO:


(suite) DANS L’AVION

ARMAND se met à pleurer comme un désespéré, alors qu'un zoom très lent cerne son visage, jusqu’à arriver dans le petit espace entre les deux yeux.

CUT TO:


MONTREAL – THEATRE DE QUAT’SOUS – INTERIEUR

Coup de feu au ralenti qui met en même temps fin à la musique des BEAT’N’HIP. LILI vient de tirer.



[Début de la page 15]



LILI, sur la scène, tient le revolver, dont le canon, dirigé vers la salle, est encore fumant. Elle est nue et elle danse.

LILI
(ton théâtral)
Il faut éliminer les vedettes, les chefs militaires, et tous ceux qui abusent du monde. Mais il faut aussi éliminer les masses et réveiller l’individu.

Des coulisses, on lui lance un vêtement, elle joue avec, le temps qu’on s’aperçoive qu’il s’agit d’un pantalon militaire (tenue de camouflage).

LILI
Le jour où les hommes refuseront de se déguiser en soldats, les champs de bataille seront déserts.

Toujours en dansant, accompagnée d’un doux chant de femme très rythmé, elle enfile le pantalon, mais pas par les jambes, par les bras, comme on enfile une chemise. Quand c’est terminé, elle a la tête juste dans la braguette ouverte.

LILI
Il faut éliminer aussi les images hallucinatoires et les sons hypnotisants qui nous entourent.

On lui lance un autre vêtement, elle joue avec: c'est une chemise U-S de combat.

 

[Début de la page 16]

LILI
Tout ce qui se passe sur notre planète, les fluctuations de la pensée, les rivalités politiques et religieuses, les mésaventures économiques, les tremblements de terre et les catastrophes, sont les conséquences directes de la lutte entre le positif et le négatif.

Elle enfile la chemise U-S comme on enfile un pantalon, en se contorsionnant drôlement. Comme un clown triste. Elle crache dans sa main et frotte avec les décorations et les inscriptions.

LILI
Les voix de ceux qui vivent doivent chanter plus fort que les instruments de ceux qui tuent.

CUT TO:


RAPPEL

ARMAND
I do not care ans so am I,
De Dieu je suis l’homme de paille,
I know that you will make me cry
but I don’t care and so I fly
And you believe I am a spy
‘cause you can’t see inside my eye.

CUT TO:


[Début de la page 17]

 

ILE DE SAN-ANDRES – JOUR

D’abord, on découvre un beau ciel vide. Puis le réacté qui tourne en rond au-dessus de San Andrés, afin de pouvoir s’enligner correctement sur la courte piste d'atterrissage.

CUT TO:


AVION – INTERIEUR – JOUR

ARMAND dormait. Il se réveille, regarde par le hublot, se retourne comme l’hôtesse lui donne un rafraîchissement et un sandwich, et regarde de nouveau par le hublot.

HOTESSE
(au micro)
Senores pasajeros! Estamos proximos a aterrizar en el aeropuerto internacional de San Andrés, paraiso del Caribe! Favor abrocharse sus cinturones de seguridad y no fumar ...

CUT TO:


(suite) SAN ANDRES

Vue aérienne de l’île avec les récifs qui l’entourent au Nord-Est.

CUT TO:


AEROPUERTO

Dans des crissements de pneus sur l’asphalte surchauffé, le réacté atterrit et va se stationner hors-piste. ARMAND en descend le dernier, sac d’une main, blouson de l'autre.



[Début de la page 18]



La chaleur l’accable tandis qu’il suit les autres vers la sortie. Il regarde autour de lui comme un enfant qui découvre le monde qui l’entoure. Etourdi par le soleil, il s’asseoit sur une caisse. Un policier s’approche et lui demande son passeport, qu’il vérifie en vitesse. Puis il l’escorte gentiment vers l’extérieur.

CUT TO:


PLAGE DE SAN ANDRES – JOUR

ARMAND va s’asseoir au bord de la mer. Il sort son passeport. Il l’ouvre. Le nom n’est pas EDGAR KRIZT, mais ARMAND RIEL, son vrai nom. Il y a un espace décollé dans la couverture; il en sort un petit joint, qu’il porte à ses lèvres. Il l’allume. Un avion décolle en arrière-plan. Pan ... on découvre l’îlot Johnny Kay.
Il enterre sous un peu de sable son blouson, son T-shirt qu’il vient d’ôter, et le sac de cuir rose. Il place quelques brindilles et un coquillage par-dessus, comme point de repère, et va se promener, torse-nu. Il a gardé son Levi’s et ses running-shoes.

CUT TO:


SAN ANDRES – VILLE

Il boit une bière, attablé sur une terrasse, en face du cinéma Hollywood. Soudain il remarque quelque chose qui le fait freaker.
L’affiche du film annoncé au cinéma Hollywood, il la connait; ça reproduit la gang des BEAT’N’HIP, mais on y reconnait surtout PINKO et lui. « A Kid with Leucemia can die from a cold », with MIKE PINKO and his BEAT’H’HIPS. Directed by SERGIO LIMONE. Il fout le camp.

CUT TO:

 


[Début de la page 19]



DEBARCADERE – JOUR

Il rencontre GUILLERMO sur le petit quai. GUILLERMO est un gars qui fait le passage des gens de San Andrés à Johnny Kay distante de deux milles.

ARMAND
Est-ce que c’est bien 1’île Providencia, là-bas?

GUILLERMO
Mais non, Providencia Isla est à six heures de bateau. Ça, c’est Johnny Kay, un îlot. Vous voulez y aller?

ARMAND
... O-K, man!

GUILLERMO rapproche son embarcation à moteur pour qu’ARMAND puisse y grimper. Et ils vont vers Johnny Kay. GUILLERMO chante.

L’HYMNE A SAN ANDRES
(local)
Cuando el viento pasa cantando
con él se ponen a cantar
tiembla la luna que parece
un datil mas en el palmar

suenan las islas como angeles
sobre el silencio azul del mar
el dia pone entre sus manos
ramos de sal y de coral

[Début de la page 20]

en el aire brilla la alegria
la vida es bella como el mar
y hay un olor en la manana
a Paraiso Terrenal

FONDU ENCHAINE:


JOHNNY KAY

Au bas d’un cocotier, ARMAND enlève son pantalon sans ôter ses running-shoes. Tandis que GUILLERMO remonte son embarcation sur le sable. ARMAND a un caleçon de bain brun-merde. Devant, le sigle « U-F-O », et derrière une fleur de couleur. ARMAND défait un de ses souliers et regarde dedans : rien. Il enlève l’autre et en retire un joint. Mais le joint est tout tordu et émietté, pas fumable. GUILLERMO éclate de rire et vient s’asseoir à côté d’ARMAND; il a pris dans son embarcation une boîte de métal. Elle est pleine de pot. ARMAND rit et tape sur l’épaule du gars, puis sort du papier de sa poche: des billets de banque. Il prend un billet de $20, qu’il plie en deux dans le sens de la longueur, et met du pot à GUILLERMO dedans. Il en fait un joint, et rend la boite. Ils allument et se le passent.

ARMAND
J’ai remarqué ... c’est très beau, la langue que vous parlez, vous autres ...

GUILLERMO
C’est un mélange d’anglais et d’espagnol. On parle ça seulement entre nous.

ARMAND
Ça se nomme comment, cette langue?

[Début de la page 21]

GUILLERMO
On utilise un mot français pour la définir ... Patois!

ARMAND va s’al1onger sur le sable, les pieds dans 1’eau, reste immobile. Lorsque les vagues viennent claquer sur le sable, la mer vient recouvrir son corps: il ne bouge pas. A un moment donné, la mer vient recouvrir son poignet gauche, ainsi que sa montre. II se lève, ôte sa montre, et la brise contre des rochers.

CUT TO:


(Suite) MONTREAL – THEATRE DE QUAT’SOUS – INTERIEUR

Enchaîné sur les gestes d’ARMAND, un géant affreux poignarde LILI dans le dos.

LILI
(hurlant)
Les voix de ceux qui vivent doivent chanter plus fort que les instruments de ceux qui tuent.

Et, dans son accoutrement militaire, elle tombe (slow-motion).

CUT TO:


JOHNNY KAY – MER – JOUR

ARMAND plonge et nage (slow-motion).

CUT TO:



[Début de la page 22]



(suite) MONTREAL – THEATRE DE QUAT’SOUS – INTERIEUR

Les spectateurs applaudissent tous.

CUT TO:


Dans le couloir qui mène aux loges, LILI croise un clown triste qui lui remet un paquet d’enveloppes. Elle arrive à la porte de sa loge portant son nom en grosses lettres « LILIANE PARIZEAU ». Au mur, un poster d’ARMAND jouant de la guitare sèche et chantant. Le nom mentionné est ARMAND RIEL et non pas EDGAR KRIZT; du temps qu’ARMAND était une grosse vedette locale. Elle s’asseoit à sa table de maquillage et regarde les enveloppes une à une. Elle recherche 1’écriture d’ARMAND, mais, ne la trouvant pas, jette la plupart des lettres. Cependant, elle les a toutes ouvertes, par acquis de conscience.

CUT TO:


SAN ANDRES – FIN DE JOURNEE

Le soleil a baissé, c’est la fin de 1a journée. Le bateau de GUILLERMO retourne au petit quai de San Andrés. ARMAND boit de 1a bière à la bouteille. Au débarcadère, ils accostent, il descend, pantalon et running-shoes à la main. Il donne un $20 à GUILLERMO et s’en va. GUILLERMO rit, et plie le billet dans le sens de la longueur en le reniflant.
ARMAND retourne là où il a ensablé ses affaires, confiant de les retrouver. Mais les brindilles et le coquillage sont dispersés, le sable a été remué, il est même sillonné, nettoyé et égalisé. ARMAND s’aperçoit que le mini-tracteur de la Corporation Nationale de Tourisme nettoie 1a plage. Il le rattrape, et parle au chauffeur avec de grands gestes. Celui-ci lui fait signe de regarder en arrière, dans le container à

 

[Début de la page 23]



déchets, tiré par le tracteur. Parmi des bouteilles de coke, de bières, de rhum, les noix de coco, les papiers sales, ARMAND finit par retrouver son T-shirt, son blouson et son sac de cuir, dont il vérifie le contenu. Il en sort une liasse impressionnante de billets. Le chauffeur n’en revient pas. ARMAND, quant à lui, semble bien rassuré. Il place son blouson sur les épaules du jeune noir, il lui en fait cadeau. Et puis, il ôte sa ceinture de pantalon. Il y a un zipper sur l’envers. A l’intérieur, c’est creux. Il y glisse les billets, referme le zipper, enfile son pantalon, sa ceinture, et disparaît, ses running-shoes d’une main, son sac de l’autre.

CUT TO:


THEATRE DE QUAT’SOUS – EXTERIEUR – NUIT

LILI sort du théâtre, elle s’est changée, mais ne s’est pas démaquillée. Une automobile tourne le coin et éclaire en même temps la façade du théâtre. On distingue l’affiche de la pièce. Avec sa photo et le titre « Un animal si humain ». Elle arrête un taxi, monte.

Ils passent par le haut du Mont Royal, d’où on surplombe la ville illuminée. Le taxi la dépose finalement devant chez elle.

CUT TO:


APPARTEMENT DE LILI – INTERIEUR – NUIT

Désordre. Un peu partout, des photos d’ARMAND. Elle sort de sa chambre, nue sous une robe de chambre d’homme, initialée E*K. Elle retrousse les manches trop longues pour elle et passe ses doigts, songeuse, sur les initiales. Le téléphone sonne.

 

[Début de la page 24]

LILI
Oui ... allo? …

LILI
C’est malin, ça, d’imiter la voix d’Armand... …

LILI
Non. Toujours pas de nouvelles. …

LILI
Aucun signe de vie, non. Ecoute, de toutes façons, t’étais le seul à savoir qu’il est venu à Montréal, chez moi. Et je sais bien que tu as respecté le secret. Pas une ligne n’a été écrite là-dessus. …

LILI
Non, les Beat’n’Hip, c’est fini pour lui. New-York aussi. Il a fait une croix sur toute cette maudite scrap! …

LILI
Hein? Mais, c’est impossible! Hein ... quand ça ... le 19 décembre? ... Impossible! Ça ne tient pas debout! Comment

[Début de la page 25]

veux-tu qu’il soit mort dans la nuit du 19 décembre puisque c’est le 20 qu’il est arrivé chez moi ... les journaux américains disent n’importe quoi ... c’est pour justifier sa disparition, sans doute. Qu’est-ce que tu inventerais toi, tiens, si Trudeau ou le pape disparaissait, hein? …

LILI
Non, pas le 15 janvier! Le 17! Oui, le seize, je 1’ai vu ... c’est le 17 janvier qu’i1 a disparu! …

LILI
En plein ça! …

LILI
Mais qu’est-ce que tu veux que ça me foute que Benjamin Franklin soit né un 17 janvier ... maudit journaliste!!

CUT TO:


SAN ANDRES – HOTEL – INTERIEUR – CHAMBRE

ARMAND est en train de s’installer dans une chambre qu’il vient de louer.

CUT TO:



[Début de la page 26]

 

(suite) APPARTEMENT DE LILI

Elle tourne en rond dans sa belle cage dorée en désordre. On dirait une tigresse en mal d’amour. Elle met un disque BEAT’N’HIP. Titre de la pochette: « Last Concert For a Peaceful War ». Elle va dans sa chambre restée allumée, à son petit secrétaire. Sans doute pour chasser sa tristesse, elle parle à voix haute d’un ton de comédie.

LILI
Bon. I1 serait temps que j’écrive à ma petite maman chérie pour lui dire que, comme d’habitude, j’ai obtenu d’excellentes critiques et que la pièce marche bien. Qu’est-ce que tu veux que je fasse d’autre?

Elle s’asseoit sur le fauteuil devant le secrétaire et ouvre son bloc de papier à lettres. Elle est très étonnée. Elle reconnaît, sur les premières pages, l’écriture d’ARMAND.
Une écriture nerveuse et dérangée.

LILI
(off)
Tabarnak! L’écriture d’Armand! Quand j’pense qu’il est disparu depuis deux semaines. Pour une fois qu’il n’a pas jeté les feuilles ...

Elle retourne au salon, et commence à lire. Elle se verse un double-rye.



[Début de la page 27]

ARMAND
(off)
« scénario. Ceci est un projet de long-piétage que je dédie à mon pot de colle d’amour, à ma super-star, Liliane Arizeaup, Rizeaupa, Izeaupar, Zeaupari, Eaupariz, Auparize, Uparizea, Puazeira, Aprauzie, Razipeau, Zapireau, Irapzeau, Aripazeu, Ziraupea, Zeraupia, Eurizapa, Zaparieu, Parizeau, ouf, je l’ai! »

INSERT A

Photo d’ARMAND, il y a huit ans, et série de front-pages de magazines internationaux avec photos et titres sur les BEAT’N’HIP.

ARMAND
(off)
Le héros s’appelle Bob. C’est un gars pas ordinaire. Il y a huit ans, il lâchait une carrière prometteuse de chanteur-vedette au Canada-Français, pour se retrouver propulsé dans un orchestre international.

INSERT B

Dollars américains, seringues, joints, pipes à hasch, main noire de la Mafia, bandits célèbres, strip-teaseuses, etc …



[Début de la page 28]

... comme guitariste. Il y connut huit années de Gloire et de folies abominables dans un engrenage impitoyable où le fric n’est que la rançon d’un faux triomphe contrôlé par le sexe, les drogues, et la politique. Il y oublia ses racines et ses premières intentions: révéler par la chanson un presque-pays nommé Québec; ce n’était pourtant pas du folklore, ces intentions-là. C’était 1’expression d’un sentiment d’appartenance à un groupe social, à un rythme défini, et à une époque précise. Ce n’était pas plus folklorique qu’Elvis Presley, Mozart, Ravi Shankar, ou Théodorakis. Et le Québec était déjà bien plus qu’un folklore. Le Québec était une minorité en réveil, à l’instar de la Bretagne, d’une certaine Irlande, et de tous les peuples blancs opprimés avec des armes de luxe. Fuck les noirs, eux-autres, y sont organisés, enfin, passons ..

INSERT C

Carte du Québec avec sa photo à l’intérieur.

Né d’un robineux de race blanche et d’une indienne sans réserve, à douze ans, Bob s’était senti raciné et déraciné en même temps. Indien universaliste d’un côté et blanc Québécois de 1'autre.

[Début de la page 29]

A quatorze ans, c’était déjà un homme de la rue. Et à dix-sept ans, c’était une vedette locale.

INSERT D

HORSY avec un T-shirt au sigle BEAT’N’HIP et ARMAND dans une rue de Montréal.

Remarqué par un des douze musiciens du groupe international, il perdit donc ensuite huit années au service d’une carrière mondiale dans laquelle il se sentait étranger, n’ayant pas son mot à dire.

INSERT E

Plans-photos de son visage.

Ce n’est qu'au bout de huit ans d’un anonymat glorieux comme simple musicien, qu’il décida brusquement de laisser tomber la poule aux œufs d’or.

CUT TO:


(Suite) APPARTEMENT DE LILI

Là s’arrête l’écriture d’ARMAND. LILI repose son bloc, et retourne à son secrétaire, dans sa chambre. A côté, il y a un suit-case initialé E*K. Elle l’ouvre. Et fouille.



[Début de la page 30]

 

Parmi un tas d’objets en désordre (rasoir à piles, seringue, disques 45t, Lucky Strike, papiers, textes de chansons, etc ...) elle trouve une carte de visite avec le nom, le numéro de téléphone, et l’adresse à New-York du Dr Abautret (zoom-in).

CUT TO:


[…]

[Fin de l’extrait.]