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Céline Gobert et Jean-Marie Lanlo, Le cinéma québécois au féminin. Discussions avec Sophie Deraspe, Jessica Lee Gagné, Izabel Grondin, Isabelle Hayeur, Nicole Robert, Chloé Robichaud et Ségolène Roederer, Québec, L’instant même, 2017.

ADRIEN RANNAUD

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Ce tout petit livre est le pendant « féminin » d’un ouvrage paru quelques mois auparavant et dont le titre, Le cinéma québécois par ceux qui le font (2016), trahissait bien les angles morts d’une recherche que Le cinéma québécois au féminin tente partiellement de compléter. Alors que le premier volume ne donnait la parole qu’à une seule réalisatrice (contre cinq hommes…), le second prend le parti de n’interroger que des femmes œuvrant dans l’industrie cinématographique québécoise. De fait, les entretiens sont menés dans une approche manifestement différente. Dans le recueil de 2016, Jean-Marie Lanlo et Martin Gignac posaient systématiquement la même question : « Quel regard portez-vous sur le cinéma québécois? ». Dans le nouveau livre, avec la question posée au début de chaque entretien, c’est bien la place des femmes dans le cinéma québécois qui retient l’attention de Jean-Marie Lanlo, cette fois-ci accompagné de Céline Gobert. Surgit l’écueil de la ghettoïsation, et l’on se demande d’entrée de jeu si les journalistes parviendront à manœuvrer avec un tel biais.

     Le livre s’ouvre sur un constat et des chiffres. Le constat, c’est celui de la relative présence des femmes au sein du champ cinématographique, phénomène qui, selon les deux journalistes, devient de plus en plus « un objet de débat et un enjeu de société ». Exit les années 1970 et la vague féministe qui avaient pourtant lancé cette pomme de discorde sur la table de la sphère publique; et l’on se demande bien à quoi font référence Gobert et Lanlo lorsqu’ils évoquent ce curieux « objet de débat ». Les chiffres, eux, sont plus éloquents, bien qu’ils soient lourdement convoqués sur près de quatre pages, sans mise en contexte ou explications. Les statistiques données en grande partie par l’organisme Réalisatrices équitables méritaient pourtant d’être soupesées et analysées, même minimalement : peu de réalisatrices (31 % de l’Association des réalisateurs et réalisatrices du Québec), absence probante des femmes dans les métiers techniques, alors qu’elles sont majoritaires dans le maquillage, les costumes, la coiffure, l’assistance à la réalisation, parmi les scriptes, etc. Posant ces données comme seul argument d’autorité et qui valideraient l’ensemble de leur démarche, Gobert et Lanlo expliquent ensuite le fonctionnement de chaque entretien ainsi que le choix de leur échantillon. Quelques lignes biographiques permettent de saisir une certaine diversité des femmes retenues pour les fins de cette enquête, et de faire la lumière sur des artisanes moins connues du grand public. Ainsi les noms de Chloé Robichaud (réalisatrice), d’Izabel Grondin (réalisatrice et scénariste) et de Nicole Robert (productrice) côtoient-ils ceux de Jessica Lee Gagné (directrice photo), de Ségolène Roederer (directrice générale de Québec Cinéma), de Sophie Deraspe (réalisatrice et scénariste) et d’Isabelle Hayeur (réalisatrice et scénariste).

     La question initiale, « Quelle est la place des femmes dans le cinéma québécois? », donne la possibilité à chaque personne interrogée d’aborder le problème à la lumière de sa propre expérience. À travers ces entretiens se démarquent plusieurs motifs récurrents : le constat des inégalités dans différentes sphères de la production cinématographique, la complexité de la question des quotas (notamment dans le financement des projets), l’appropriation ou le rejet de sujets qui seraient spécifiquement réservés à « la femme ». À noter l’emploi excessivement lourd du singulier « la femme », notamment chez les journalistes, participant de fait au déploiement d’un discours à tendance essentialiste sur le féminin, ses aspirations profondes et ses combats propres. Plusieurs participantes prennent d’ailleurs le parti de relativiser et d’ôter son caractère organique à « la femme ». D’autres reconduisent au contraire quelques clichés surprenants (« J’ai une partie homme en moi aussi », « Nous sommes dans une société matriarcale »). Renchérissant à l’excès, les journalistes participent au développement de cette image excessivement limitée de la condition des femmes dans le champ du cinéma, sorte de miniature d’une société québécoise, voire occidentale, où il ne s’agit pas seulement de demander aux femmes « d’oser » pour que ces dernières prennent leur place. Un des problèmes majeurs de l’ouvrage se situe dans ce manque criant d’un contexte plus large (qu’il soit historique, social ou culturel), ce qui donne lieu à des opinions fortement contestables, soutenues par des émotions plutôt qu’une réelle réflexion.

     À la décharge des auteurs, ce livre ne s’inscrit pas dans une démarche scientifique rigoureuse. Il s’agit bien souvent de témoignages, irréguliers par ailleurs, sur la façon d’intégrer les femmes à la production cinématographique. Toutes les participantes éprouvent un manque : celui d’un regard, d’une expérience féminine manifeste sur grand écran, et qui pourrait trouver un retentissement médiatique et culturel aussi fort que celui des réalisateurs masculins. Il y a pourtant une part grandissante de femmes dans l’industrie, notamment grâce aux programmes d’études cinématographiques universitaires, dont ceux offerts par l’Université Concordia, qui a d’ailleurs formé plusieurs des participantes au livre. Les entretiens mettent en lumière l’existence d’un fossé (un « Triangle des Bermudes », selon Lanlo) entre ces programmes universitaires, très courus par les femmes, et l’industrie dans laquelle rares sont celles qui parviennent à se placer et à se maintenir. S’il n’est l’objet d’aucune tentative de résolution dans le livre, ce paradoxe mérite d’être questionné, à l’instar de la réponse prudente et pertinente de Chloé Robichaud : « Mais que se passe-t-il? Est-ce parce que ce sont des filles? Est-ce parce que leurs scénarios sont un peu différents de ceux que les hommes proposent et qu’elles ont donc moins de facilité à se faufiler auprès des producteurs? C’est aussi une question que l’on peut poser ».

     S’il concerne « la place des femmes dans le cinéma québécois », le recueil interroge aussi la place du féminin dans l’imaginaire cinématographique. On laissera volontiers de côté quelques raccourcis opérés dans les entretiens (là encore, les journalistes, tout en jouant la carte de la synthèse, généralisent et éludent la complexité du sujet), pour retenir une intuition séduisante qui mériterait néanmoins d’être étayée et nuancée : le cinéma des femmes serait plus axé sur « les personnages », sur le « cinéma d’auteur », quand celui des hommes serait un cinéma à gros succès, tourné vers l’action et récoltant davantage de fonds. Ces hypothèses permettent de mieux fouiller la différence d’ordre esthétique, mais également économique qui prévaut entre les hommes et les femmes, ce qui n’est pas sans irriguer la poétique cinématographique féminine. Quel cinéma est-il possible de faire, avec quels fonds et quelles contraintes, selon quelles attentes par rapport aux publics? Un tel système de création, de financement, de médiatisation et de réception mérite d’être remis en question dans sa globalité, peut-être plus spécifiquement à partir du parcours de celles qui œuvrent, chaque jour, à son renouvellement au Québec.

     Le cinéma québécois au féminin a l’avantage d’aborder différentes facettes liées de la production d’un film par le prisme d’un regard particulier, celui de ses créatrices. C’est un effort honorable qui, malgré tout, échoue à donner un véritable panorama de la situation. Petite profession de foi en faveur de la diversité au cinéma, la conclusion de Lanlo et Gobert condense l’ensemble de ce projet qui fait du survol et rate sa cible, soit celle d’approfondir véritablement le cinéma québécois au féminin au-delà des clichés et des opinions toutes faites. Sans verser dans un récit de la vie privée, les entrevues auraient, par exemple, pu s’orienter plus fortement vers la question de la « conciliation travail-famille ». Exception faite d’un furtif commentaire d’Izabel Grondin, rien n’est dit sur ce sujet. Et pourtant, il aurait permis d’identifier certaines ornières pouvant entraver l’accès des femmes – et, a fortiori, de plusieurs hommes – aux métiers du cinéma sur la longue durée. Les œuvres sont quant à elles commentées de façon inégale selon les participantes, ce qui a pour conséquence d’évacuer la dimension proprement sensible et poétique des productions cinématographiques. En bref, les discussions valent le détour pour la singularité de plusieurs voix nécessaires dans le paysage culturel actuel. Mais, contrairement à ce que les journalistes espèrent faire, il est peu aisé de voir dans ce livre un moyen de « changer certaines mentalités ».

 

NOTICE BIOGRAPHIQUE

Docteur en études littéraires de l’Université Laval, Adrien Rannaud est stagiaire postdoctoral au sein du Groupe de recherches et d’études sur le livre au Québec, à l’Université de Sherbrooke. Il est également chercheur associé au Centre de recherche interuniversitaire sur la littérature et la culture québécoises (CRILCQ). Il a dirigé un numéro de la revue Mémoires du livre intitulé « Le livre et le journal : croisements, prolongements et transformations », et son ouvrage sur les écrivaines québécoises des années 1930 paraîtra prochainement aux Presses de l’Université de Montréal.