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Sylvain Duguay (1975-2017)

In memoriam

Le 5 février dernier, Sylvain Duguay, directeur de Nouvelles Vues de 2008 à 2010 (no 7-10), est décédé lors d’un tragique accident de la route, dans les Laurentides, à l’âge de 42 ans. Nouvelles Vues perd un ami et ancien directeur qui a usé de son extraordinaire leadership pour aider à bâtir les fondations sur lesquelles repose aujourd’hui cette revue. C’est aussi et avant tout une communauté entière de chercheurs, critiques, cinéphiles et artistes — au Québec et au-delà — qui vient de perdre un collègue, un ami et un camarade qui a grandement contribué à nos manières de penser les rapports multidisciplinaires entre arts, représentation et sexualité.

     Au-delà de ses écrits et interventions critiques et théoriques, Sylvain était passionnément et profondément investi dans son rôle de pédagogue et d’enseignant. Comme le rapportait récemment la journaliste Kathryn Greenaway du journal The Gazette (7 février 2017), les étudiant-e-s de Sylvain au Collège John-Abbott, où il était enseignant au département des Humanities depuis 2010, furent parmi les premiers à pleurer son décès et rendre hommage à celui que plusieurs d’entre eux-elles décrivent comme « leur meilleur professeur » et l’une des « personnes  les plus extraordinaires » qu’ils-elles aient eu la chance de croiser dans leur parcours étudiant.

     Sylvain a amorcé son parcours intellectuel en sciences pures et appliquées au Collège militaire royal du Canada. Il découvre au même collège les lettres et la littérature et y consacre un baccalauréat. Il s’installe ensuite à Montréal et y complète une Maîtrise en langue et littérature française, à l’Université McGill. En 2008 il complète un doctorat multidisciplinaire (Humanities) à l’Université Concordia. Sa thèse, intitulée « Hybridités : Homosexualités de la scène à l’écran au Canada », dresse un portrait des communautés queer articulées à l’idée de processus — des communautés, donc, tissées d’identités multiples, changeantes et hybrides, faites et refaites dans l’articulation de signifiants spatiaux, temporels, corporels et langagiers. Pour ce faire, il analyse treize pièces de théâtre queer et leur adaptation au cinéma. Il observe dans l’hybridité du geste adaptatif lui-même un processus au sein duquel sont renégociés (ou parfois perdus) ces signifiants reliés au corps, à l’espace, au temps et au langage — des signifiants constamment (re)mis en acte dans le processus identitaire et dans l’utopie communautaire.

     Sylvain s’est joint à Nouvelles Vues dès ses débuts, alors que la revue n’était alors qu’un projet, en 2003. Sa contribution au projet éditorial qui, au départ, devait alimenter la raison d’être de la revue, est substantielle : une remise en question des acquis de « la nation » et des rapports de pouvoir et de violence qui en garantissent l’intégrité et servent de toile de fond à ses représentations. Il aura fait montre d’un incroyable leadership dans la préparation logistique et l’ébauche intellectuelle de notre deuxième numéro, en 2004, sous le thème « Sexe, sexualité et nationalité » — un numéro qui allait solidifier l’ancrage que cette jeune revue cherchait à prendre au sein d’un champ d’études cinématographiques québécoises confronté à d’importants changements de paradigmes. Sylvain continuera par la suite à contribuer à l’identité de cette revue et de ses « nouvelles vues » par de multiples articles, par des entrevues, et bien sûr par son séjour de près de trois ans dans la chaise du directeur, qu’il occupa de 2008 à 2010.

     Ancien militaire, Sylvain a longtemps et publiquement milité pour l’intégration et la défense des personnes queer au sein des forces armées canadiennes. Sa générosité et son éloquence dans ses prises de position publiques sont révélatrices de qui était le penseur et le professeur : un rassembleur dont l’acuité intellectuelle était intensifiée par une humilité sans laquelle le travail intellectuel sombre trop souvent dans le monologisme. Sylvain lisait et écrivait pour apprendre. Et pour ceux qui le lisait et l’écoutait, il devenait bien clair que ses interventions étaient d’abord une invitation à établir un rapport non pas qu’avec lui, l’auteur-orateur, mais bien plus avec l’art et la communauté qu’il questionnait et qu’il/qui l’interpellait. Sylvain demandait, exigeait la curiosité. Aussi bien physiquement (le grand sportif) qu’intellectuellement, Sylvain ne pouvait simplement rester en place (ni faire du sur-place). On ne saurait alors s’étonner des multiples expressions de gratitude lues et entendues de la part de ses étudiant-e-s endeuillé-e-s, dans les jours suivant son décès. Sylvain était brillant, curieux, polyvalent, humble et généreux : cinq qualités qui, à mon sens, définissent l’idéal de la profession enseignante, de même que la tâche de l’intellectuel.

     Il est pénible et difficile de trouver les bons mots pour rendre hommage à quelqu’un qu’on n’aurait jamais imaginé voir partir si tôt. Et de cette constatation vient aussi le profond regret que ce soit cette tragédie qui exige maintenant — trop tard — que j’entre à nouveau en relation avec un collègue et ami que j’ai un peu perdu de vue ces dernières années en raison de la distance aussi bien géographique qu’institutionnelle qui vient souvent séparer plusieurs jeunes carrières en devenir. Au mieux, je n’offre donc ici qu’une inadéquate tentative d’écrire dans ce temps et cet espace perdus, et avec des mots qui s’enfargent dans leur propre hésitation, puisque nécessairement dits et écrits trop tard.

     À cet effet, ce sont peut-être les mots de Sylvain lui-même qu’il faudrait plutôt lire afin de mieux le saisir, le décrire et l’apprécier, lire sa manière de se présenter lui-même à ses étudiant-e-s et collègues — avec l’esprit et l’humilité qu’on lui connaît — sur la page institutionnelle de son collège : « He is tall, and he likes to swim. He is also convinced that he has the best job in the world. »

— Bruno Cornellier, Winnipeg, le 8 février 2017